VALERY GISCARD D’ESTAING : REFONDER LE PROJET EUROPEEN

Extraits d’un entretien de Valéry Giscard d’Estaing face à la possible sortie de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne (UE) et à la déliquescence du projet européen. (*)

Une sortie de la Grande-Bretagne de l’UE est possible… Comment est-ce arrivé ?
VGE :
Il existe trois groupes différents de postures des Etats situés sur le continent européen. Le premier groupe est constitué de ceux qui n’appartiennent à aucune organisation communautaire, comme la Suisse. Le deuxième groupe comprend les 28 Etats signataires des traités européens et le troisième ceux d’entre eux qui ont décidé d’avoir une monnaie commune.
La Grande-Bretagne est entrée dans le deuxième groupe et sa conception a toujours été assez simple : la Communauté Européenne est une zone de libre-échange accompagnée de quelques politiques communes limitées à ce qui est nécessaire.
En revanche, la Commission et le Parlement Européen veulent avoir de plus en plus de pouvoir et défendent avec obstination une idée de l’Europe différente.
Le conflit est évident, et ces deux attitudes doivent clairement être analysées pour tenter de sortir du brouillard.

Pour les Britanniques, une sortie de l’UE serait une catastrophe, non ? Pour les Européens aussi…
VGE :
C’est aux Britanniques, et à eux seuls, qu’appartient la décision. La plupart des études montrent que le Brexit serait plus préjudiciable à la Grande-Bretagne qu’au reste de l’Europe, non seulement économiquement, mais aussi en terme d’influence. Et ce serait contraire à l’évolution des « grands ensembles » de la planète vers lesquels auront tendance à s’orienter les investissements et les avancées technologiques.
Je pense que leur départ n’entraînerait pas le chaos. Il y aurait alors à établir des accords de libre-échange entre la Grande-Bretagne et les Etats groupés d’Europe. Quant à l’Euro, il serait peu concerné. Il est vraisemblable que c’est la livre qui en pâtirait et qui baisserait par rapport à la monnaie européenne.

Quelle est la responsabilité de la France et de l’Allemagne dans cette situation ?
VGE :
Ces deux pays fondateurs sont en train d’observer ce qu’il se passe comme s’ils n’avaient pas une responsabilité particulière…
Quelle est la vision européenne de la France aujourd’hui ? Paris n’a plus de stratégie depuis maintenant dix ans et le funeste référendum sur la Constitution Européenne. Il aurait fallu dire « non » au projet de Brexit, mais également « non » aux rêves de puissance de Bruxelles, et revenir à ne application beaucoup plus stricte des traités.

Quels que soient les résultats du Brexit, ce scrutin peut-il avoir des vertus pour l’Europe ?
VGE :
Ce référendum a relancé le débat. En France, nous avons une chance, c’est 2017. Les candidats à l’élection présidentielle devront se positionner clairement sur l’Europe qu’ils veulent.
Pas un citoyen ne veut abandonner l’Euro, et l’unification fiscale est souhaitée par 70% de la population. C’est là qu’il faut avancer.

Comment ?
VGE :
Nommons un secrétaire général de la zone euro, car, rendez-vous compte, la deuxième monnaie au monde n’a même pas de structure pour programmer et coordonner ses réunions ! La Commission Européenne ne peut évidemment pas jouer ce rôle en raison de sa composition. Elle n’est pas légitime dans e dossier. Ce secrétariat général de la zone euro pourrait revenir à la France, pays fondateur de l’Union Européenne et sous-représenté aujourd’hui.
L’unification fiscale serait la réalisation la plus ressentie et la mieux vécue par la population : la même monnaie, les mêmes impôts et une puissance économique à l’échelle des grandes puissances du monde !

Que proposez-vous ?
VGE :
Depuis plusieurs années, je propose la refondation du projet européen avec une dizaine de pays volontaires qui accepteraient un fédéralisme limité à la matière économique et financière : une Europe soudée, davantage intégrée mais respectueuse de la liberté de ses Etats membres pour tous les autres sujets.
Cette Europe, que j’ai baptisée « Europa », permettrait de faire entendre, à nouveau, la voix civilisatrice et pacifique de l’Europe, qui manque tant à l’univers actuel !


(*) LePoint-2278-05052016-Propos recueillis par Romain Guibert

 

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