TRANSHUMANISME ? SOUSHUMANISME ?

A 95 ans, le philosophe et sociologue Edgar Morin s’interroge sur l’ « homme augmenté ». Pour lui, « l’être humain n’est pas une machine triviale ».

Interview (*).

Quel regard portez-vous sur les technorévolutions actuelles ?

Nous sommes au commencement d’un processus qui va conduire à des transformations ayant pour noms, par exemple, « homme augmenté » ou encore « transhumanisme ».
La découverte des cellules souches chez tout individu permet d’entrevoir la possibilité de prolonger la vie sans vieillissement.
De plus, avec les prothèses cœur-poumons, nous pourrons remplacer nos organes comme sur le moteur d’une voiture. Les progrès de la médecine prédictive permettront de détecter à l’avance les risques de maladie.

Y-a-t-il actuellement une sorte de religiosité autour des nouvelles technologies ?

Oui, mais cela ne date pas d’aujourd’hui. Condorcet, au XVII° siècle, exaltait déjà cette religiosité autour du progrès en affirmant que la raison, la science, la démocratie et l’humanité ne pouvait que progresser par une loi historique.

Redoutez-vous le pouvoir de la science ?

Il est certain que viendront nombre de progrès scientifiques, techniques et économiques. Mais si ces développements demeurent  incontrôlés par nos esprits, ils apporteront du meilleur et du pire !
Les sciences ont produit quantité de bienfaits, mais aussi l’arme nucléaire et les gaz toxiques ; elles permettront manipulations génétiques ou cérébrales, positives ou négatives.
Les sciences, les techniques, l’économie nous promettent l’avenir euphorique de l’homme augmenté. Mais l’idée d’un home augmenté répond à la même logique quantitative qui est celle de l’algorithmisation de la société. Et le quantitatif est aveugle de la qualité de la vie.
Rita Levi Montalcini a dit justement : « Donnez de la vie à vos jours plutôt que des jours à votre vie ».

Quel avenir pour le transhumanisme ?

Notre présent et notre avenir ont besoin non d’un homme augmenté, mais d’un homme amélioré.
La perspective transhumaniste ne doit pas nous rendre aveugles à une autre perspective qui est catastrophique. Les mêmes moteurs science-technique-économie produisent les dégradations de la biosphère, les dérégulations de l’économie, la multiplication des inégalités, la mainmise de la finance spéculative sur le monde, le fanatisme, le nationalisme exacerbé, des crises de civilisation…
Le même processus qui produit un futur transhumaniste produit aussi un futur de désastres.

Vous êtes plutôt pessimiste ?

L’homme devrait être meilleur intellectuellement et moralement, sinon nous sombrons dans le déchaînement des vieilles barbaries mortifères, dans la nouvelle barbarie du calcul glacé et du profit effréné, qui ensemble nous conduisent aux catastrophes et pervertissent le transhumanisme. Celui-ci risque d’être un soushumanisme…
Un sursaut est possible si nous sortons de la pensée immédiate, compartimentée, binaire et si nous considérons la complexité du monde.
En tout cas, l’aventure de l’humanité a toujours été incroyable, et elle continuera ainsi.

(*)LePoinr-2303-271016-106/107-JérômeCordelier

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