SAUVER L’EUROPE PLUTOT QUE L’EURO

Pour Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie, l’euro, Juncker et l’Allemagne sont responsables de la longueur et de la profondeur de la crise que subit l’Europe depuis 2008.

Interview (*).

Vous n’aimez pas la politique menée par le président de la Commission Européenne, Jean-Claude Juncker ?

Je désapprouve fortement la politique fiscale qu’il a menée au Luxembourg, dont il a été Premier Ministre de 1995 à 2013. Voler le revenu fiscal des autres pays est la pire chose à faire, cela mine leur capacité à fonctionner, à avoir des impôts progressifs, et cela accentue donc la montée des inégalités.

Que devraient faire les leaders européens pour sortir l’Europe de la crise ? La question de l’euro est-elle la priorité ?

L’euro n’a pas renforcé l’attractivité de l’Europe. Il ne fonctionne pas bien. La croissance était plus forte avant la monnaie unique, même pour la Grèce. Avec l’euro, les Grecs ont connu un déclin du PIB de 25%, un taux de chômage de 25%, un taux de chômage des jeunes de 60%…
Un échec aussi extrême n’était jamais arrivé avant.
La monnaie unique a besoin de réformes réelles et rapides pour fonctionner.

Est-ce possible ?

Même quand les pays de la zone euro se mettent d’accord pour bâtir une union bancaire, par exemple, les Allemands freinent sur la partie la plus importante, celle de la garantie commune des dépôts, qui seule permettrait que l’argent ne fuie pas les pays dont les banques sont fragilisées.
Le résultat, c’est une  » austérité privée « , les banques de ces pays étant contraintes de restreindre leurs crédits, ce qui amplifie l’austérité publique et la récession.

Pourtant des pas ont été faits vers une mutualisation de la dette, que vous jugez indispensable : emprunt Juncker, Mécanisme européen de Stabilité…

C’est très modeste et trop lent.
Quand l’Allemagne répète que l’Union Européenne n’est pas une « union de transferts », cela n’est pas encourageant, car toutes ces réformes, à des degrés divers, reposent sur la mutualisation.
Le principal problème, c’est la façon dont le système est bâti, son cadre réglementaire. Par exemple, la limite des déficits de 3%, présentée comme la principale règle de convergence, n’a aucun sens, comme vous le diront la plupart des économistes. Mais, si l’Allemagne décrète que c’est une règle cruciale, il est très difficile aux autres pays de la remettre en question.

Mais cela tend à harmoniser les politiques des Etats membres…

Non, car l’autre problème, ce sont justement que les politiques à suivre, et les approches peuvent être opposées.
Vous pouvez penser que le principal déséquilibre vient du fait que des pays dépensent trop, et qu’il faut donc prescrire l’austérité. Mais vous pouvez également juger que pour corriger une asymétrie il est plus facile d’augmenter les prix en Allemagne que de pousser les autres pays à baisser leurs prix et leurs salaires…

Ce qu’on appelle la dévaluation interne…

Oui… l’Allemagne pourrait augmenter son salaire minimum, ses dépenses publiques…
Ce sont des approches très différentes On se réunit, et finalement l’Allemagne dicte une politique aux autres. Et la Grèce continue de s’enfoncer dans la dépression. Cela ne va pas dans le sens d’un projet démocratique.

A vous écouter, avec l’Allemagne et Jean-Claude Juncker, il est désormais impossible de réformer l’euro.

Les évolutions sont si lentes qu’elles exposent l’Europe à de nombreux risques. Plus vous restez longtemps au bord de l’abîme, plus le risque d’y tomber est grand. La situation de la Grèce est pire qu’il y a un an. Pour l’institut d’études The Economist Intelligence Unit (EIU), il est probable à 60% qu’elle aura quitté l’Union Européenne d’ici à 2020.

Suggérez-vous de mettre fin à l’euro ?

Pour moi, il est plus important de sauver le projet européen que l’euro.
L’Union Européenne, c’est le projet qui compte.
Les pièces de monnaie, ce n’est pas si important. L’euro n’était qu’un moyen pour atteindre une fin : une Europe plus forte. Mais il se trouve que l’euro l’a affaiblie et divisée. Il faut donc que ceux qui se sont engagés en faveur d’une Europe plus forte en tirent les conclusions.

Le Système monétaire européen, qui existait avant l’euro, était-il meilleur ? Crises spéculatives, domination de la Bundesbank, taux d’intérêts élevés…

Il n’était pas parfait. Mais aucun pays, avec ce système, n’ jamais eu affaire à une dépression aussi longue et à un chômage aussi élevé que ce que l’on connaît aujourd’hui. La Grèce, l’Espagne viennent de vivre huit ans de récession. Pire qu’en 1929 !

D’où viendra la prochaine crise ? D’Italie ?

Chacun s’approche le plus près du gouffre. C’est très politique. Est-ce que l’Union autorisera l’Etat italien à aider ses banques ? Quand ? Personne ne le sait. Quelle sera la réaction politique en Italie ? Le résultat du référendum sur la réforme constitutionnelle ? S’ils paniquent, que feront les autorités, et notamment la banque centrale ? Ce n’est pas clair.

(à suivre)

 

(*)L’Obs-2706-15092016-SophieFay&PascalRiché-81/83

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