SAUVER L’EUROPE PLUTOT QUE L’EURO (2)

Pour Joseph E. Stiglitz (1), prix Nobel d’économie, l’euro, Juncker et l’Allemagne sont responsables de la longueur et de la profondeur de la crise que subit l’Europe depuis 2008.

Interview suite et fin (*).

Les chefs d’Etat et de gouvernements européens se retrouvent actuellement pour relancer l’Union Européenne (UE) après le Brexit. Quel message devraient-ils envoyer ?

Jean-Claude Juncker, le président de la Commission Européenne, a suggéré d’être très dur avec les Britanniques, afin de dissuader d’autres pays de quitter l’UE. Cela traduit une absence complète de vision. Quel message envoie-t-il ? Que la seule chose qui permette de cimenter l’UE, c’est la peur…
Si vous croyez au projet européen, vous devez être capable de le défendre de façon positive. Il faut chercher le meilleur accord possible avec Londres, cohérent avec le projet d’intégration européenne.

Comment expliquez-vous que ni les Grecs ni les Espagnols ne veulent sortir de l’euro ?

C’est la démonstration de leur attachement au projet européen. Mais ils confondent eux aussi la fin et les moyens. Ils pensent qu’être dans l’euro c’est être européen. Pourtant, la Suède appartient à l’Union, c’en est un très bon membre, et qui a gardé sa monnaie.

Parmi les politiques, seuls les populistes, comme Marine Le Pen, suggèrent de mettre fin à l’euro. Vous leur donnez des arguments.

Il faut que ceux qui sont engagés en faveur d’une Europe plus forte – ce qui n’est pas le cas de Le Pen – en tirent les conclusions. Si cela doit passer par un divorce à l’amiable de la zone euro, il ne faut pas l’écarter. Penser qu’on peut rester longtemps dans la situation actuelle sans conséquence politique est une fiction, ou au moins une stratégie à haut risque…

Vous proposez l’ « euro flexible », voire deux euros. Comment cela fonctionnerait-il ? Serait-on dans une Europe à deux vitesses ?

Il faut revenir à la question de base : à quelles conditions économiques plusieurs pays peuvent-ils partager la même monnaie ? Ces conditions sont très restrictives, comme l’a montré Bob Mundell [Prix Nobel d’économie en 1999]. On les trouverait plus facilement avec des groupes de pays plus petits : deux, trois, quatre groupes… Ce serait à l’Europe de décider.

Mais cela tendrait à diviser les Etats membres…

Il ne s’agit pas de diviser les pays entre riches et pauvres ou entre Nord et Sud, mais de regrouper ceux qui partagent des similitudes économiques et politiques. La Finlande, qui traverse une crise difficile du fait de la situation de Nokia, n’aurait pas intérêt à être dans le groupe de l’Allemagne. Quant à la Grèce, elle ne serait peut-être dans aucun groupe.

Comment les deux euros fonctionneraient-ils ?

Avec des banques centrales différentes. Ce serait comme des clubs à l’intérieur d’un club. Tous les pays resteraient membres de l’Union Européenne et prendraient ensemble les décisions sur tous les sujets, y compris sur la régulation des marchés financiers ou l’union bancaire. Mais la question sur les taux d’intérêt, des taux de change, des politiques macroéconomiques, les décisions seraient prises par chaque club. Les taux de change s’ajusteraient, mais seraient plus stable.

Alors qu’aujourd’hui, l’idée…

L’idée, ce serait de constater qu’on a mis la charrue avant les bœufs, qu’on a fait la monnaie unique sans prévoir les institutions, sans la solidarité nécessaire entre pays. Si on peut trouver davantage de cohésion et de coordination dans chaque club et entre les clubs, pour construire des institutions communes au niveau de l’Union Européenne (union bancaire, assurance chômage, etc.), cela débouchera peut-être de nouveau sur une monnaie unique, qui, cette fois, fonctionnerait.

Ce serait l’heure de vérité pour l’Europe, le moment pour l’Allemagne et d’autres d’accepter plus de solidarité ?

C’est possible, mais je pense qu’il est plus difficile pour Mme Merkel de changer d’attitude aujourd’hui qu’au début de la crise. La situation politique est plus compliquée pour elle qu’en 2010.

Les Allemands n’évoluent-ils pas ?

Je n’ai pas cette impression. Bien des économistes allemands que je rencontre sont d’accord avec moi, mais pas les citoyens, les chefs d’entreprise… La poussée des extrémistes de l’Alternative für Deutschland (AfD) aux dernières élections [dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale] semble indiquer que ce rejet des solidarités européennes s’accroît.


(1) Joseph E. Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque Mondiale et ancien conseiller de Bill Clinton, a reçu en 2001 le « prix Nobel » d’économie, décerné par la banque de Suède. Il enseigne à l’université Colombia à New York.

(*)L’Obs-2706-15092016-SophieFay&PascalRiché-81/83

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