REINVENTER LES REGLES DE NOTRE ECONOMIE DE MARCHE…

Permettez-moi d’ouvrir ce billet par deux citations :

  • « Les hommes font leur histoire mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font » (Raymond Aron).
  • « Qu’est-ce qui nous a rendus si aveugles au sang et aux larmes dont ruisselle notre présent ? » (André Gluksmann).
  • Notre monde est aujourd’hui en ébullition, pour certains en ubérisation, ce qui n’est qu’un aspect de l’évolution. Car nous ne sommes pas dans une mutation de notre société, mais dans une métamorphose complète de nos économies et de nos relations sociétales.
    Au début du XX° siècle, la France a connu plusieurs périodes où son économie, son identité même, a été remise en question. A chaque fois, elle a su se retrouver en se dépassant dans de véritables projets de civilisation. Tout comme aujourd’hui, où en matière économique et sociale semble régner la loi de la jungle, l’enjeu auquel nous devons faire face, le défi que nous devons relever, ce n’est pas de se protéger, mais de proposer de véritables projets de civilisation, pour notre pays, pour l’Europe, pour le monde.
    Ne nous y trompons pas, le XXI° siècle commence aujourd’hui. Tout comme le XVIII° siècle a commencé non pas en 1700 mais en 1715, le XIX° siècle en 1815 et le XX° siècle en 1914. Et les crises que nous avons traversées, celles que nous traversons encore, ne sont les abscisses et ordonnées d’une courbe de dépression de plus, dont notre économie est coutumière, mais bien plutôt la fin d’un cycle de vie, qui appelle à une réorganisation de nos règles d’organisation de notre vie commune. Voilà pourquoi je dis qu’il nous faut réinventer les règles de notre économie de marché. Dans un premier temps. Les règles du vivre ensemble viendront ensuite.

    Le constat est accablant.
    L’emploi ? A aucun moment depuis 2012 la courbe du chômage ne s’est inversée, même aujourd’hui et contrairement aux prédictions et affirmations maintes fois réitérées par les uns et les autres. Plus de 6 millions de français sont aujourd’hui au chômage.
    La croissance ? Elle n’est jamais vraiment arrivée. Les gouvernements successifs ont toujours revu leurs prévisions à la baisse. Et même aujourd’hui, les choix budgétaires sont encore basés sur une hypothèse de croissance à 1,2%, alors qu’il faudrait qu’elle soit très nettement supérieure à 1,5%.
    La dette ? L’Etat s’endette toujours plus, et cela depuis 2012. Donc la dette augmente de plus en plus. La France s’endette de 2665 euros de plus chaque seconde! Au rythme actuel (+ 45 milliards d’euros d’un trimestre sur l’autre), la dette s’établit à 2 147,2 milliards d’euros, soit 96% de notre PIB…
    L’impôt ? Le montant maximal des prélèvements obligatoires prévu en 2012 était de 47%. Ils sont en réalité de 57%, pour une moyenne européenne de 45%. Et sans aucun lien avec une augmentation de la qualité des services publics.
    Les investissements ? Dès 2013, ils étaient en recul de 5%. Aujourd’hui, malgré des signes positifs, la détérioration de la confiance continue et se généralise à l’ensemble des secteurs de notre économie, sans aucune perspective de véritable reprise. Ou très très faible.
    Le commerce extérieur ? Là encore, de mois en mois, nos exportations reculent et le déficit se creuse. A 34,4 milliards d’euros cet été. le déficit commercial augmente de 8,1 milliards d’euros par rapport au 2nd semestre 2016. Même si l’aéronautique et l’automobile permettent de limiter la casse.

    En réalité, depuis trente ans l’Occident est en addiction aux déficits, à la dérégulation financière et, pour finir, à la désindustrialisation.
    Tout cela nous a amené à cacher les déséquilibres de nos économies par la création d’une puissante politique financière spéculative, où les banques aujourd’hui préfèrent transformer les dépôts à court terme en placements spéculatifs et titrisations lucratives, plutôt qu’en financement de long terme pour notre économie. A cacher aussi ces déséquilibres par la substitution à l’économie réelle par une économie virtuelle, dont la sophistication accroît le nombre de bulles potentiellement toxiques.
    Et puis nous avons commis l’erreur de croire que le marché allait naturellement organiser la répartition mondiale de la production et du commerce, dans un sens profitable pour tous, et probablement plus favorable pour les occidentaux. Aux pays émergents les productions de base, à nous l’industrie de pointe et la finance. Avec un coût social, certes, mais un coût provisoire qui serait financé par la croissance, et lorsqu’elle n’était pas au rendez-vous, par les déficits publics, et donc par l’endettement.
    Mais aujourd’hui la crise de 2008 a révélé que le secteur majeur de notre économie était devenu la finance spéculative, et qu’elle échappe à toute fiscalité et donc à toute contribution aux ressources publiques. Pire, cette économie financière spéculative entraîne un appauvrissement général de nos pays occidentaux, car si les résultats financiers sont apatrides, les déficits publics sont bien localisés, eux. Et les citoyens de nos pays européens non seulement ne pourront pas, mais ne devront pas à eux seuls amortir les excès de notre économie de marché.

    Et même si nous avons cru pouvoir échapper à ces difficultés par l’Europe, nous ne nous reconnaissons plus dans notre projet européen. Le « marché unique » est devenu une zone de libéralisation économique totalement dérégulée, une « Europe des marchands » a remplacé notre projet d’une « Europe des investisseurs », le tout se cachant derrière une bureaucratie totalement déconnectée des véritables et dont le seul résultat, à coup de normes inconséquentes, a été de rompre le pacte démocratique qui liait les pays européens entre eux, et leurs populations avec le projet européen.
    Il ne s’agit pas ici de condamner l’Europe, mais de lui demander de se réformer. Nous avons besoin d’une Europe des projets, pas d’une Direction de la Concurrence qui n’est pas une autorité indépendante pour éviter de trop fortes concentrations, mais le fer de lance d’une stratégie toute entière tournée vers les marchés. Nous avons voulu l’Europe pour que les Européens travaillent ensemble à trouver des solutions à des problèmes qu’ils ne pourraient pas résoudre séparément. Nous n’avons pas voulu l’Europe pour qu’elle se mêle de tout, ni pour soumettre tout le continent à la seule loi de la concurrence. Nous avons voulu l’Europe pour avoir plus de croissance et non pour plonger tout le continent dans la dépression et la déflation.

    Alors, en France, en Europe, dans le monde, les lois économiques ne fonctionnent-elles donc plus ?
    Ou bien les règles de notre économie de marché ne sont-elles plus adaptées ?
    Aujourd’hui est l’heure de vérité.
    Il nous faut prendre un nouveau départ.
    Car le monde commence dangereusement à douter de notre modèle, nous commençons nous-mêmes à douter de notre propre modèle français, à douter de notre économie et, au-delà à douter de la démocratie.
    En réalité, tout est à réinventer.
    Tous les composants doivent être revisités, le capital, le travail, la production, la concurrence, la consommation, la propriété et l’Etat.
    C’est ce que nous verrons dans nos prochains articles.

  • « Tout ce que je demande aux politiques, c’est qu’ils se contentent de changer le monde, sans commencer par changer la vérité » (Jean Paulhan).
  • (à suivre)

    Richard POGLIANO – Président du Cercle de Nice

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