REINVENTER LES REGLES DE NOTRE ECONOMIE DE MARCHE (3)

LES AXIOMES DE BASE

Mes propos s’inscrivent dans la continuité de mes deux précédentes Newsletters.

Pour lancer une réflexion sur « Réinventer les règles de notre économie de marché », les pistes sont nombreuses, et les portes d’entrée tout autant.
Que ce soit le développement de notre troisième révolution industrielle, celle des nouvelles technologies de l’information et de la communication qui succède à celle de la sidérurgie (1760-1875) et celle de l’électricité (1890-1965), et qui, après l’informatique, la téléphonie et l’audiovisuel, va concerner tous les domaines des sciences de la vie…
Que ce soit la mondialisation des marchés et son corollaire la globalisation financière qui, à côté des mutations technologiques, est l’autre grand vecteur des transformations capitalistes, avec la transnationalisation des échanges, la mobilité des titrisations et l’interpénétration des économies nationales…
Que ce soit l’apparition d’un nouveau paradigme économique dont les Etats-Unis seraient le fer de lance, même si leur position dominante dans le système international leur permet à la fois « de pomper » l’épargne mondiale et « d’assécher » les pays européens et ceux en voie de développement, avec, au-delà des bulles et e-krach, la persistance de gains de productivité…
Ou que ce soit, enfin, la gouvernance d’entreprise des fonds d’investissement dont les seuls objectifs sont de maximiser la valeur actionnariale et les profits, c’est-à-dire de créer des plus-values boursières et des bénéfices à distribuer aux actionnaires, sans ne prendre en compte ni le développement de l’activité de l’entreprise, ni l’emploi…

Bref, le choix de l’axe d’approche d’une telle réflexion est des plus difficiles.
D’autant que si le XX° siècle avait permis de penser à la mise en place de nouvelles cohérences, par exemple dans le cycle long d’expansion de l’économie américaine, sans inflation, avec une croissance supérieure à 4% en moyenne pendant neuf ans, de 1992 à 2000, les multiples bulles financières, krach boursiers et autres scandales du début du XXI° siècle ne laissent plus rien présager de tel…
D’autant que la logique financière qui s’impose aux marchés, puis aux entreprises, s’impose également aux Etats, lesquels passent de plus en plus sous la coupe de la financiarisation de l’économie mondiale, une seule journée de spéculation boursière brassant plus de capitaux que l’ensemble des réserves de change de nos banques centrales…

Cela ne veut pourtant pas dire que les politiques publiques des Etats n’ont plus aucun rôle à jouer, ou a fortiori qu’elles ne doivent plus en jouer aucun.
Bien au contraire !
C’est sous cet angle là que ma réflexion va se développer.
A condition de poser d’entrée de jeu certains axiomes de base.

Tout d’abord, et c’est mon premier axiome, les deux défauts majeurs du capitalisme non-régulé de ce début du XXI° siècle sont la persistance d’un chômage trop élevé et la répartition trop inégale des revenus, ce qui risque de briser la cohésion sociale et de favoriser les conflits, particulièrement dans des pays à structure institutionnelle trop faible ou insuffisamment démocratisés. Car la persistance de telles situations de chômage et d’inégalité est le résultat d’un capitalisme de laissez-faire.

Dans le même temps, et c’est mon deuxième axiome, il faut être attaché à l’individualisme comme fondement de notre société et croire, même dans des périodes d’irréductibles incertitudes, à la rationalité des agents économiques et à leur aptitude à prendre des décisions permettant de rétablir les équilibres. Comme l’écrivait Keynes (vers qui ma réflexion se tourne souvent) : « l’individualisme, s’il peut être débarrassé de ses défauts et de ses excès, est la sauvegarde de la liberté personnelle, en ce sens qu’il élargit plus que tout autre système le champ ouvert aux choix personnels ». Il est ainsi parfaitement légitime, et bon pour l’économie générale, de s’enrichir et de constituer des fortunes.

L’observation des évènements historiques dans l’évolution des nations montre que le système, et c’est mon troisième axiome, est instable, qu’il fonctionne par cycle, le plus souvent long sur une quarantaine d’années, alternant des phases de croissance et de crises. Ces dernières sont souvent le résultat soit de la fin du développement d’une mutation technologique dans l’attente de la suivante, soit d’une inadéquation dans l’organisation des différents agents économiques lors d’importantes innovations, ce qui semble être le cas en ce début de XXI° siècle. Mais elles jouent un rôle essentiel pour permettre à notre économie de surmonter ses propres contradictions et par là assurer la sauvegarde de nos sociétés libérales.

Enfin, nous devons constater que le fonctionnement naturel des marchés, y compris avec une parfaite rationalité des agents, ne mène pas automatiquement à la stabilité et à l’équilibre de nos économies et que donc, et c’est mon quatrième et dernier axiome, seule l’intervention étatique peut améliorer la situation. Que les Etats, par diverses actions et politiques publiques, aussi bien de règlementation, de stabilisation ou d’investissement, peuvent façonner le fonctionnement des marchés. Mais plus que tout, l’Etat doit être un Etat stratège et, comme l’écrivait Keynes « il est le seul acteur qui a des vues lointaines sur la base de l’intérêt général de la communauté », car intérêt privé et intérêt général ne sont que très rarement concordant, même si « c’est l’esprit d’entreprise qui bâtit et qui améliore les richesses du monde ».

Ainsi, ces quatre axiomes étant posé, sans sous-estimer la capacité d’évolution du capitalisme, notre XXI° siècle s’ouvre sur une société en quête de cohérence, un monde en quête de solutions et de réponses, et donc sur la nécessaire réflexion concernant les lois économiques qui nous régissent, sur la nécessité de « réinventer les règles de notre économie de marché ».

(à suivre)

Richard POGLIANO – Président du Cercle de Nice

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