POUR REDECOUVRIR RAYMOND ARON

Raymond Aron, l’autre libéralisme, interview de Alain Supiot, Professeur au Collège de France (*).

Comment se prolonge aujourd’hui la pensée libérale issue de Raymond Aron (**) ?

Alain Supiot : Son libéralisme était très éloigné de l’ultralibéralisme contemporain.
Contrairement aux nombreux intellectuels français qui, aujourd’hui encore, se réclament de la liberté sans s’interroger sur les institutions qui la rendent possible, Aron avait compris que le respect du droit et de la légalité était une condition de la démocratie. « Ce qui est essentiel dans l’idée d’un régime démocratique, disait-il, c’est d’abord la légalité : régime où il y a des lois et où le pouvoir n’est pas arbitraire et sans limites. »
Nous sommes loin de Hayek déclarant « préférer une dictature libérale à un gouvernement démocratique dont tout libéralisme est absent. »
A la différence du libéralisme, qui plaçait le calcul économique sous l’égide de la loi, l’ultralibéralisme place la loi sous l’égide du calcul économique. Il est ainsi beaucoup plus proche de l’idéal soviétique d’une direction scientifique de la société et ne laisse place à aucune alternative.
L’un comme l’autre entendent soustraire au débat démocratique la question de la création et de la répartition des richesses. C’est ce renversement du règne de la loi qui a permis, depuis la conversion chinoise à l’économie de marché, l’hybridation du communisme et du capitalisme et l’engagement de toute la population mondiale dans ce que le Premier ministre britannique, M. Cameron, nomme le « global race », une course mortelle où chaque individu n’a d’autre choix que de nager ou de couler.

Que faut-il penser de l’idée d’Aron selon laquelle « le but d’une société libre doit être de limiter le plus possible le gouvernement des hommes par les hommes » ?

Une telle limitation n’est pas un but propre au libéralisme. C’était déjà l’idéal poursuivi par les Grecs il y a deux mille quatre cents ans, notamment par Platon, défendant un gouvernement où « c’est la loi qui régnait souverainement sur les hommes, au lieu que les hommes fussent les tyrans de la loi. »
Le paradoxe de la gouvernance par les nombres (règne de la logique comptable, du feedback, de la performance et de la révolution managériale) est qu’en radicalisant cette aspiration à un pouvoir impersonnel elle sape le règne de la loi et donne ainsi le jour à un monde dominé par les liens d’allégeance. Dès lors, en effet, que leur sécurité n’est pas garantie par une loi s’appliquant également à tous, qu’il n’y a plus aucun repère institutionnel stable et que chacun doit survivre dans une compétition généralisée, les hommes n’ont plus d’autre issue que de faire allégeance à plus fort qu’eux.

Peut-on prévoir où nous conduit cette évolution ?

Lorsqu’on lève, au nom d’un libre calcul d’intérêts, toute espèce de limite juridique et morale à la surexploitation des ressources humaines, naturelles et monétaires, on finit nécessairement par rencontrer un autre type de limites : la limite catastrophique.
Catastrophes écologiques comme le réchauffement climatique, la disparition des terres arables ou l’extinction de la biodiversité ; humanitaires, sous forme de guerres civiles ou de migrations massives ; et monétaires du type de celle de 2008.
C’est sous cette forme que s’exprime la souveraineté de la limite.
Mais l’expérience de la catastrophe entraîne toujours ce que j’ai appelé à propos des grandes déclarations de l’après-Seconde Guerre mondiale un « sursaut dogmatique », une prise de conscience de la nécessité de poser de nouveaux interdits destinés à empêcher sa répétition.
Il est faux qu’il n’y ait pas d’alternatives, car en dernier ressort la liberté humaine a toujours le dernier mot.

(*) ParAlexisLacroix-AliochaWaldLasowski- In Marianne
(**) A lire de Raymond Aron : « Dix-huit leçons sur la société industrielle », « La lutte des classes » et « l’Opium des intellectuels ».

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