NICE ( 3 )

UNE VILLE NOMMEE DESIR (1)


Quand on est né à Nice, quand on habite Nice, quand on a rencontré Nice, cette ville vous pénètre toute entière. Nice est en vous. Indéfectiblement.
Je vis ma ville comme on vit un amour.
Chaque pierre, forme, couleur, parfum ravive un sentiment…

Celui de la beauté, de la plénitude, de la sérénité.
Il n’est qu’à se rendre à Cimiez, à Rimiez, pour découvrir la ville s’insérer entre ses collines, du Cap d’Antibes au Cap Ferrat, avec cette courbe presque parfaite qu’est la Baie des Anges. Une ville entre mer et montagne. Une ville qui vient d’horizons lointains, d’en bas, pour s’élever vers les cieux, cet ailleurs fait de nouvelles frontières.
La ville est là, à vos pieds, belle, majestueuse, faite d’ocre et d’émeraude.
Elle vit sous ses toits de tuiles romaines, menacés par les nouveaux immeubles qui poussent à l’envi tout autour. Avec ses vieilles rues qui serpentent ses nombreux clochers et ses nouvelles avenues, bordées de jardins, qui la redessinent, petit à petit.
Elle vit à l’ombre de ses collines. Le mont Boron et celui d’Auze qui, avec la colline de Cimiez, l’enserrent à l’est. Celles de St Pierre de Féric, de St Roman de Bellet et des Cappan, qui se déversent sur l’ouest. Alors on peut se rendre d’une colline à l’autre, pour découvrir les traces de notre passage qui tournent le dos à la mer, pour aller vers ailleurs.

Celui de la douceur des lumières, de la fluidité des contours, de l’odeur des lieux. Il n’est qu’à suivre le matin ce soleil qui vient du gris de la mer pour rejoindre le pur azur et nous offrir, à midi, un ciel éclatant, embrasé d’éternité.

La ville est lumière.
D’une lumière que tous les grands peintres ont recherchée, Corot, Poussin, Matisse et dont Nietzsche, écrivant à sa sœur, disait :
« Les jours se succèdent d’une beauté que je qualifierais d’insolente. Je n’ai jamais vu d’hiver d’une perfection si constante. Et ces couleurs de Nice ! C’est dommage que je ne puisse les détacher et te les envoyer : elles sont comme passées à travers un tamis d’argent, immatérielles, spiritualisées. »
Une lumière qui inonde le stuc des antiques façades du Vieux Nice et le verre des immeubles de l’Arénas. Une lumière qui contraste tout ce qu’elle touche : pierre, marbre, ardoise mais aussi oliviers et figuiers.
Une lumière qui n’en finit plus de vivre en chacun de nous, qui ne pouvons que la chercher toujours lorsqu’elle nous quitte un peu.

La ville est aussi parfum.
Parfums de fruits et légumes, d’épices et poissons sur le Cours Saleya, d’œillets et de roses sur la Corniche Fleurie. Et nos marchés, aux quatre coins de la ville, qui embaument et sentent bon le thym, le romarin la sauge et le basilic, les courgettes, les tomates, les aubergines et les oignons, les pétunias, les azalées, les hortensias et les bégonias. La fragrance des platanes et des vieux ormeaux qui les abritent, parfois, encore. Même les appels éraillés des
revendairis ont la senteur de la sariette et des olives noires. Et celle de la bella poutina ! L’odeur de la mer et des barques de pêcheurs stationnées sur la plage des ponchettes. Et puis, pour ceux qui s’en souviennent, quand le port de Nice était encore un véritable port de commerce, les odeurs d’huile et de mazout, de ciment et de charbon.


C’est tout cela Nice, et plus encore. Car ma Nice change, bouge…

La ville est théâtre.
Théâtre d’hier, théâtre d’aujourd’hui. Mais un immense théâtre de plusieurs dizaines de scènes, qui sont autant de quartiers dont l’histoire les distingue, les uns des autres. Dans chacun, la vie est là. Point de trucage, point de carton-pâte, de faux-décor en trompe l’œil. La vie est là, réelle.

Celle des fabricants de pâtes et des marchands de socca du Vieux-Nice, où les artisans ont donné leur nom aux rues : rue des Serruriers, des tonneliers (rue Barillerie), de la « mauvaise cuisine » (rue Mascoïnat) ou des fondeurs (rue Pairolière).
Aujourd’hui, vous ne pouvez déambuler dans ses méandres, sans respirer cette histoire, cette vie. Cette vie des quartiers
nissart, ceux de la Condamine, du Pertus, du Rey, du Malonat et de tous les autres. Des gens de la famille du babazouk, populations hétéroclites et bariolées qui s’entrecroisent pour n’en faire qu’une. Accrochée à son Château, autour de son église Sainte-Réparate, cathédrale depuis 1531, de sa Préfecture reliée au Cours Saleya et de sa place Saint-Dominique, devenue celle du Palais de Justice.

Celle d’hier, de Saint Pons à Pasteur, des oliviers, figuiers, mûriers et orangers, aux laboratoires pharmaceutiques, fabriques de parfum et produits de beauté, où toute une nouvelle vie va se développer avec ses HBM (Habitations à Bon Marché), ancêtres des HLM. Alors naît le boulevard Pasteur, avec cette ville dans la ville que va devenir l’hôpital du même nom, construit à partir de 1909.
Et puis, son vélodrome, et sa piste cyclable de 1.500 mètres, où tous les Giorgietti, Plent, Arnaldi et Molineris vont s’illustrer !
Aujourd’hui, les immeubles ont remplacé ces industries et lieux sportifs, mais le quartier a gardé les traces de son passé, dans chaque ruelle, chaque impasse.

Celle de La Madeleine, avec ses blanchisseries et ses teintureries. La Lyonnaise, La Milanaise, Vite & Bien, Bleu de France et bien d’autres… La moitié des blanchisseries du département sont alors installées le long du Magnan. Mais on y trouve, également, des moulins à huile, dont celui d’Alziari connu dans le monde entier, des biscuiteries avec les célèbres « madeleines », des fabriques de meubles, de cafés et puis la SFER, grande entreprise spécialisée dans l’électricité et l’électronique. J’en oublie, volontairement.
Toute une vie industrielle qui, sans transition aucune, fit basculer ce vallon des chansons des bugadières et des campagnes d’œillets, en une cité urbaine de forte densité, aux embouteillages par trop célèbres. Mais, foin de…, on reste toujours « de la Madeleine », comme on est «  de Saint-Roch ».

Celle de ce fief de la paysannerie niçoise, à l’ouest, Caucade d’antan avec ses immenses champs de fleurs, comme s’il en pleuvait ! Et, bien sûr, des générations de fleuristes, mais aussi de marbriers, de cochers, de palefreniers et de fossoyeurs. Car, de la rue de France où il se trouvait, dans le quartier de la Croix de Marbre, le cimetière réformé fut transféré dans le quartier de Caucade à partir de 1864.
Ce fut le début d’un développement qui fit le cimetière de Caucade tel qu’il est aujourd’hui. Et de Caucade, un quartier totalement soudé à son cimetière, devenu celui de toute la ville et dans lequel reposent mes parents.


Celle des métiers de la mer, au port de Carras, avec ses filets de pêche, halés par les hommes et ravaudés par les femmes, qui recueillaient poutine, sardines et anchois.
Et puis au port de Nice, ses équipages et ses cargos venus des quatre coins de la Méditerranée, ses grutiers et ses dockers qui débarquaient les marchandises venues d’Afrique du Nord, ses garages et ses chantiers navals avec les wagons qui cheminaient le long du quai des Deux Emmanuels. Aujourd’hui, le trafic de marchandises a fortement diminué, remplacé par le tourisme de croisière. Et nous assurons toujours la continuité territoriale avec la Corse.

Oui la ville est là. C’est tout cela Nice, et plus encore.
Car Nice joue, crie, rie.
(à suivre)

Richard POGLIANO

Les commentaires sont fermés.