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L’AVEUGLEMENT DE L’IMMEDIATETE (1)

Nous sommes toujours à courir derrière le temps. Comme si nous pouvions l’arrêter, le rattraper. Le domestiquer, même!
Mais comme le disait Chateaubriand , « Ce n’est pas l’homme qui arrête le temps, c’est le temps qui arrête l’homme ».

Alors que le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication nous donne de plus en plus de facilité pour être informé, de plus en plus d’outils à notre disposition pour « gagner du temps », nous découvrons que nous sommes face à une nouvelle obligation, un nouveau tyran : l’immédiateté !
Bref, non seulement nous n’avons plus de temps à nous, comme on pouvait le croire, mais en fait, il nous faut fonctionner dans l’urgence.
Brusquement, tout devient Urgent ! TU : Très Urgent ! TTU : Très Très Urgent ! Voilà ce que vous trouvez dans la marge de votre note au directeur, de votre compte rendu de réunion.
Etre réactif, voilà la seule ligne de conduite… Comme si le temps au XXIème siècle défilait plus vite que celui du XIXème !
Etre réactif, c’est le critère de l’efficacité, et donc de la performance. Comme si maîtriser son temps était une perte de temps !

Dans la sphère publique, comme dans le privé, ce culte de l’immédiateté peut provoquer des dégâts considérables.
Le rapport au politique a totalement changé. Avec le développement des médias de l’immédiat, la télévision, internet, les réseaux sociaux, le responsable politique estime que sa présence leur est indispensable. Ou, qu’ils lui sont indispensables. Ce faisant, il entre dans le courtermisme.
Dans le temps, c’est l’urgence, dans l’espace, c’est la proximité. Mots qu’il utilise alors, pour plaire, séduire, avec profusion. Mais, qui ne veulent plus rien dire, tant ils sont vides de sens, de perspectives. Et qui éloigne, encore un peu plus, le citoyen, et donc l’électeur, déçu. Déception d’autant plus forte que l’aura été l’utilisation de ces messages, sans réels contenus. Alors que, par ailleurs, la population est en attente d’une véritable proximité.

Les processus de décision s’en trouvent altérés. Une crise dans l’administration, un conflit dans une direction peut nécessiter une intervention rapide, immédiate. Ce qui pose alors problème, c’est le délai de réflexion, ou la connaissance des parties prenantes. A-t-on le temps de la réflexion, de l’analyse ? Peut-on dire, non ?
La décision, dans l’urgence, est difficile à prendre. Sauf de s’en remettre à une tierce personne, comme c’est, malheureusement, souvent le cas. On nomme cette personne, pourvu qu’elle soit surdiplômée, et donc à priori compétente, et, si possible, qu’elle vienne d’une autre région, pour être la moins concernée par les retombées locales. C’est cette personne qui reçoit la délégation d’urgence. Et le choix de l’immédiateté s’est substitué au choix de fond.

Dans la conception des actes publics, l’immédiateté ne peut pas servir de politique. Certes, il faut parfois agir dans l’urgence. Comme, par exemple, en matière d’hébergement, l’hiver, pour les mal-logés ou les sans-domicile-fixe. Mais, lorsque plus de 10 millions de personnes, en France, sont touchés par la crise du logement, c’est d’une politique à long terme dont on a besoin. Pas d’une simple réaction, sans lendemain. Dont la répétition tient lieu de politique. Si nécessaire soit cette réaction. Et, tous les comités Théodule n’y changeront rien.
Les dégâts de l’immédiateté sont pires dans l’évolution des structures organisationnelles.
Lorsque qu’un moratoire a été décidé sur le solaire, fin 2010, c’était après que des millions d’euros aient été investis dans ce secteur. La décision fut prise sous la pression. Celle des coûts engendrés, et donc des économies pour le budget de l’Etat. Elle semblait se justifier. Mais prise dans l’urgence, elle n’anticipait ni ne définissait aucune perspective, ni aucune stratégie de remplacement. Elle devait durer un mois, puis quatre. D’une certaine manière, elle dure encore. Elle a mis en difficultés des centaines d’entreprises, porté un coup d’arrêt au développement du photovoltaïque en France, et détruit plusieurs dizaines de milliers d’emplois. Comment peut-on prendre de telles décisions, aussi lourdes de conséquences, dans l’urgence.
Enfin, dans la gestion du personnel, l’immédiateté est, tout aussi, pernicieuse. Dans certaines situations, un briefing urgent, planifié au dernier moment, un collègue à remplacer, encore dans l’urgence, pour recevoir un candidat, vous pouvez être amené à porter un jugement, sans savoir. Un jugement immédiat. Et là, on entre dans le monde des apparences. Et, elles conduisent le plus souvent à l’erreur. Parce qu’elles ne reflètent jamais réellement la personne que vous auditez, sans avoir été préparé. Parce qu’on voit souvent cette personne, à travers le reflet de soi-même, de sa disposition d’esprit. Une bonne note, si je suis heureux, une mauvaise, si je suis énervé. Et dans l’immédiateté, dans l’urgence, n’est-on pas généralement stressé ?

(à suivre)

Richard POGLIANO

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