N I C E (2)

SOUVENIRS, SOUVENIRS  (2)
Combien de fois suis-je allé rencontrer l’histoire à Cimiez ?
Cimiez, à l’origine Cemenelum, la capitale de la province fondée par Auguste, avec ses arènes, ses thermes, ses temples et son Sénat. Et puis, ravagé, englouti par les siècles, Cimiez disparaît dans les prés sauvages. Pour renaître au XIXème siècle, revisité et restructuré, pour devenir le quartier des palaces. Avec le plus beau d’entre eux, le Régina.
Miracles architecturaux, magie des lieux, là plus qu’ailleurs l’histoire est présente au quotidien. Dans chaque rue, sur chaque pierre.
Et, au sommet de la colline, le Monastère de Cimiez. Tout jeune,  je jouais dans ses jardins. A combien de mariages ai-je assisté ? C’est là que mes parents se sont mariés. Que je fus baptisé. Que ma première fille, Céline, s’est également mariée. De combien d’albums photos ces jardins sont-ils le cadre ? Combien de visiteurs ont pénétré ce haut lieu des lumières franciscaines,
Un  lien étroit unit chaque niçois à ce Monastère, un lien qui traversa, contre vents et marées, tous les siècles et ne fut jamais remis en question.
Tout comme celui qui scelle à cette colline le grand hôtel Régina, aux brillantes façades blanches, surplombant les Arènes, mais aussi le tout Nice d’en bas, celui du centre. Moi, j’étais de l’autre versant. Celui qui donne sur l’est. La Corniche du Frère Marc. Du nom de ce franciscain, né à Nice, qui partit, en 1531, explorer les territoires inconnus de l’Amérique du Nord et qui donna son nom à San Francisco.
Mais je n’oublie pas mes années de conservatoire à la villa Paradis, où j’appris la musique. Le solfège avec le professeur Orsini et le violon avec le premier soliste Mazioux. Et puis, un peu plus tard, dans le bas de Cimiez, la Compagnie Bernard Fontaine, où j’allais faire du théâtre.

Le Stade… Ma mère y fut ouvreuse pendant des années et mon père surveillant. Combien de fois y suis-je monté ?
Au commencement, c’était un grand parc clôturé, sans tribune, dans ce quartier campagnard du Ray, loin de la ville. On l’inaugura en 1927, ce fut le stade Léo Lagrange. Mais on préféra l’appeler,  le Stade du Ray. Surtout lorsque la ville du bas monta s’installer en masse.
Le quartier changea profondément. Il se densifia, parfois à l’excès. Mais le stade fit ses plus belles heures. Avec ses joueurs prestigieux, Marchetti, Gonzalez, Nurenberg, Alba, Barrou, Katalinski, Baratelli,Van Dijck, Molitor, Huck, Guillou et Bjekovic… Bien d’autres encore, d’hier et d’aujourd’hui. Si nombreux qu’on ne peut les citer tous. Et la mémoire vous joue des tours, même si, plus qu’à fleur de peau, je suis attaché aux couleurs rouge et noir.

Avec mes parents, nous sommes allés vivre quai Galliéni.
J’allais à l’école du XV° Corps et au catéchisme à l’église Don Bosco, où j’ai fait ma communion solennelle.
Galliéni, Pauliani, Risso, c’était le triangle d’or des niçois. On parlait niçois, on vivait niçois. Ailleurs aussi, bien sûr. Dans tous ses recoins, chargés d’histoire. Aussi bien dans ses petites rues sinueuses, nées d’un urbanisme fortifié, que dans ses larges avenues haussmanniennes, où la pierre à remplacé les façades colorées.
Et puis, plus tard, lorsque j’allais au « bahut », nous sous sommes installés sur la Grande Corniche, la plus ancienne des corniches, que Bonaparte fit construire entre 1804 et 1814,  en retrait de la mer pour la protéger des attaques navales. Elle fut baptisée boulevard Bischoffsheim, du nom de  ce riche hollandais, passionné d’astronomie, qui finança la construction de l’Observatoire. Et pour aller au lycée, je descendais par Saint Roch.

A l’est, toujours à l’est de Nice, avec Saint Roch que j’aime.
Saint Roch, jusqu’au milieu du XVIIème siècle, c’était la campagne. Celle du Paillon. Avec ses cultures d’orangers, d’oliviers et de vigne, ses pâturages, ses fermes et leurs moulins à huile. Une merveilleuse campagne des alentours niçois.
Et puis, soudain, nous sommes en 1631, c’est la peste ! Une épidémie qui fait des ravages… Des habitants affolés, qui invoquent Saint Roch pour arrêter ce fléau et font vœu de lui édifier une église. Elle verra le jour en 1660. Avec elle, la population double, triple. Une nouvelle église est construite entre 1788 et 1790. Après la Révolution Française, lors du Consulat, sous Pie VII, l’église St Roch est érigée en paroisse. Le quartier Saint-Roch est né.

Si le quartier reste à dominante campagnarde jusqu’au début du XIXème siècle, son urbanisation commence après le rattachement de Nice à la France en 1860. C’est d’abord la création de la gare du chemin de fer, avec autour ses hangars, ateliers et  multiples ruelles. Et puis, s’installent l’usine métallurgique Pettenaro, la serrurerie Masetti, la carrosserie Michel, les huileries Viterbo, le grossiste en vin Giambagli, les boissons gazeuses Parusso…

C’est dans ce passage d’un monde paysan finissant à un monde industriel commençant, que naît le sentiment d’appartenance à un véritable quartier en devenir. Nous sommes dans un fief niçois. Aussi bien autour du bar de « la Machine » qu’autour de l’auberge de « la Tranquilité ».
Car peu à peu, dès 1900, le quartier perd ses campagnes et une population ouvrière vient s’y installer. Avec ses traminots et ses employés de la manufacture de tabacs, ses dockers et ses conducteurs de tramways, ses revendications ouvrières et syndicales.
Et c’est la guerre. Celle de 14-18. Celle de 39-45. Entre les deux, les casernes se multiplient dans tout l’est de Nice, infanterie, artillerie, chasseurs alpins. Et les morts aussi. Pendant la seconde guerre mondiale, Saint-Roch va payer un lourd tribut,  384 tués, 480 blessés, 5600 sinistrés et 438 immeubles détruits
.
Après la guerre, au milieu des années 50, que reste-t-il de ce coin de Nice ? Un véritable état d’esprit ! Mélange d’une tradition campagnarde et d’une appartenance ouvrière. Une communauté d’âme. La fibre d’être « de Saint-Roch ». La fierté de « son village autour de l’église ».
Et aujourd’hui, j’y habite. Enfin, pas très loin : Saint Jean d’Angely. Voilà. 600 mètres à vol d’oiseau de la Corniche du Frère Marc.

Souvenirs, souvenirs.
Bien sûr, il est d’autres lieux, d’autres souvenirs qui s’égrainent dans ma mémoire. Mais mon propos n’est pas historique. Ce n’est pas l’histoire de Nice. Ni mon histoire. C’est seulement quelques images, quelques rappels, quelques flashes sur un parcours, sans s’arrêter. Sans revenir. Pour voir demain. Cet avenir qui, comme disait Malraux, est « le présent du passé ».
Pour voir demain, sans rien oublier.
En aimant Nice. Et les Niçois.

(à suivre)

Richard POGLIANO

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