MON ANARCHISTE PREFERE…

Né à Sète le 22 octobre 1921, il y vécût et n’eût qu’une seule obsession : écrire des chansons. Des chansons que personne ne voulût interpréter et qu’il finira par chanter lui-même, pour notre, pour mon plus grand plaisir.

Et les chansons, il les collectionne : « Chanson pour l’auvergnat », « Les trompettes de la renommée », « La non-demande en mariage », « Mourir pour des idées », « Les amoureux des bancs publics », « La mauvaise réputation », « Les copains d’abord », « Fernande », « Auprès de mon arbre », « Supplique pour être enterré à la plage de Sète », beaucoup, beaucoup d’autres encore… toutes plus célèbres les unes que les autres !

Oui, je veux parler ici de Georges Brassens disparu il y a trente-cinq ans.
Je veux parler de « Brassens, un homme fait pour un autre monde et un autre temps » comme le définit Gabriel Garcia Marquez, celui qui confiait à Marcel Pagnol, « Je ne pense pas être un poète. Un poète, ça vole quand même un peu plus haut que moi »(*).

Autant provocateur que conservateur, Brassens se caractérise par sa grande complexité (*) et ses troublantes approches. Pacifiste et antimilitariste (« Le jour du Quatorze-Juillet/Je reste dans mon lit douillet ») jusqu’à l’insolence, il est tout aussi indifférent aux évènements qui l’entourent, plutôt préoccupé par ses « coliques néphrétiques ».

Il est antipolice, certes (« Mort aux vaches ! »), mais contre l’institution, symbole de l’ordre et de la répression, et non contre les hommes, les policiers. Anticlérical, « gros mangeur d’ecclésiastiques », Brassens témoigne pourtant d’un attachement profond à la foi. De « Dieu qui partout me suit » à « Je vous salue Marie », il n’y a qu’un lieu, « l’auberge du bon Dieu »où « sans le latin, la messe nous emmerde ».

Et dans le même temps, Brassens se revendique anarchiste, « Mort aux lois, vive l’anarchie ! ». Pourtant, « aucun Ravachol ne sommeille chez Georges », écrit Jean-Claude Lamy, son biographe (**). Car après un rapide engagement politique de groupe (***), Brassens va s’enfermer dans un individualisme forcené (« Sitôt qu’on est plus de quatre, on est une bande de cons »), toujours anarchiste et libertaire, mais plus du tout révolutionnaire, « Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente ».

Car chez cet homme d’un autre monde et d’un autre temps, il y a un enracinement  fort, pour son « pays » (« Sète me plaît. J’aime ce pays parce que c’est le pays de mes parents, le pays de mon enfance… »), mais aussi, et peut-être surtout, pour la culture française.

Brassens s’est nourri de littérature et de poésie française, empruntant les textes pour les chanter, comme ceux de Paul Fort, Le Petit Cheval et Si le bon Dieu l’avait voulu. Tout en restant à la fois, dans la lignée des Marcel Aymé et autre Audiard, le « gaulois » perturbateur du Gorille et de Fernande (« Je suis hanté : le rut, le rut, le rut, le rut ! ») et le copain, le vrai de vrai, celui des Copains d’abord, du bon vin et de la cochonnaille.

Brassens est inclassable, incorrect et magnifique, sans illusion sur l’homme et son avenir, mais toujours à chanter des lendemains… qui déchantent.

Reconnaissante à un orfèvre du langage, qui manie toujours ce dernier avec justesse, esprit et invention – jusque dans l’usage de la langue verte –, l’Académie française décerne à Brassens, en 1967, son grand prix de poésie. S’il écrit une vingtaine de chansons par an, il en jette la moitié. « Souvent, admet-il, je bute sur un mot. Je garde alors le texte deux ou trois mois jusqu’à ce que je trouve le mot juste. Je suis très exigeant ». Cette exigence vaudra à ses chansons d’être étudiées au lycée et, plus généralement, de faire partie intégrante du patrimoine français.

La « camarde » emporte Brassens dans la nuit du jeudi 29 octobre 1981 et le samedi, il sera inhumé à Sète, dans le caveau familial. En ouverture du journal télévisé du 30 octobre sur Antenne 2, Patrick Poivre d’Arvor, très ému, déclare :
« On est là tout bête, à 20 ans, à 40, à 60…On a perdu un oncle ».

(*)ValeursActuelles-20102016-69/71-ArnaudFolch.
(**) »Chez Brassens, légende d’un poète éternel » de Jean-Claude Lamy (Edit. Le Rocher, 128p., 20,90 euros).
(***)Brassens rejoint, pour très peu de temps, la Fédération Anarchiste en 1946.

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