LE MOYEN AGE (39)

LA PESTE NOIRE

Les origines de l’épidémie
L’épidémie vint d’Asie, où elle fit aussi des ravages.
Les mongols qui viennent assiéger la colonie gesnoise de Caffa (sur les bords de la mère noire) en 1346 étaient contaminés par la terrible maladie. Décimés par la peste bubonique, ils inventent la guerre bactériologique en catapultant les cadavres de leurs morts dans la ville pour contaminer les assiégés.
Quand le siège est levé, les bateaux qui quittent le port emmènent avec eux le bacille et le propagent dans toute la méditerranée.

Le contexte européen
En Europe, la peste n’a pas été vue depuis la fin de l’Antiquité. C’est une maladie dont on se souvient du nom mais qu’on applique à de petites gênes comme un rhume. La vraie peste est pour l’européen de 1346 une maladie exotique ou éteinte, exactement comme la rage ou la lèpre pour nous français du XXIème siècle.
La France est cependant déjà en piteux état : la guerre de cent ans vient de commencer (on a perdu la bataille de Crécy en août 1346 puis la ville de Calais en août 1347), et le pays ne s’est pas encore remis de grandes famines entre 1315 et 1322.
Ajoutons pour achever le noir tableau que les antibiotiques qui permettent aujourd’hui de combattre cette maladie n’ont pas encore été découverts, et que l’on est complètement impuissant contre ce fléau (1).

Le déroulement
La peste arrive sur le territoire français à Marseille fin 1347. Dès lors, elle va implacablement et inexorablement remonter vers le nord. Paris est touchée au début de l’été 1348 et tout le territoire est atteint avant la fin de l’année. La même progression intervient partout en Europe, jusqu’aux contrées de Scandinavie atteintes en 1350.
C’est une hécatombe. Entre 30 et 50% de la population française disparaît par l’épidémie. Un tiers de la population européenne meurt, soit à peu près 25 millions de personnes.
Toutes les couches de la société sont touchées, même les puissants (on voit ainsi mourir la reine de France, Jeanne la boiteuse), mais les villes (où la promiscuité favorise la contagion) sont plus durement touchées que les campagnes.
Un peu partout, on cherche des explications et des responsables. Les minorités sont montrées du doigt : juifs et gens du voyage seront accusés d’avoir empoisonné les points d’eau, et seront victimes de massacres, malgré l’opposition de certains dignitaires comme le pape Clément VI et le duc d’Autriche Albert II.
Sur le plan sanitaire, non seulement les médecins sont impuissants, mais leurs remèdes aggravent les choses : les processions de flagellants favorisent la contagion, tandis que saignées et purges achèvent les malades.
Bref, c’est l’horreur totale !

Les Conséquences
La première conséquence à long terme est le drame démographique : un tiers de la population d’un continent qui disparaît, cela laisse de profondes traces dans la démographie. La France comptait 17 millions d’habitants en 1340, elle n’est revenue qu’à 10 millions en 1440. On voit le poids des morts, mais aussi l’absence des enfants qu’ils n’ont pu avoir.
Le désastre démographique amène un fort recul de la population citadine. Les villes, très touchées par l’épidémie, se dépeuplent gravement.
Dans les campagnes, la situation est mauvaise aussi : le déficit démographique amène l’abandon de villages et le retour en friches ou en forêt d’une partie du territoire agricole précédemment mis en valeur. Faute de main d’œuvre disponible, les salaires flambent, ce qui achève de ruiner les revenus fonciers dont vivait l’ancienne noblesse féodale (2).

(à suivre)

Richard POGLIANO

(1) Le Moyen Âge fut traversé par de nombreuses épidémies, plus ou moins virulentes et localisées, et souvent mal identifiées (incluant grippe, variole et dysenteries) qui se déclenchèrent sporadiquement. Hormis peut-être le mal des ardents, qui est dû à une intoxication alimentaire, la plupart de ces épidémies coïncidèrent avec les disettes ou les famines qui affaiblissaient l’organisme. Le manque d’hygiène général et notamment la stagnation des eaux usées dans les villes, la présence de marais dans les campagnes favorisèrent également leur propagation. Ainsi, l’Artois est frappé à plusieurs reprises en 1093, 1188, 1429, 1522.
La peste de Justinien, qui ravagea l’Europe méditerranéenne au VIe siècle, a été clairement identifiée comme peste due à Yersinia pestis. Elle fut sûrement à l’origine d’un déficit démographique pendant le haut Moyen Âge en Europe du Sud, et indirectement, de l’essor économique de l’Europe du Nord. Elle est considérée comme la première pandémie de peste ; sa disparition au VIIIe siècle reste énigmatique.
L’absence de la peste en Europe dura six siècles. Quand l’Europe occidentale fut de nouveau touchée en 1347-1348, la maladie revêtit tout de suite, aux yeux des contemporains, un caractère de nouveauté et de gravité exceptionnelle, qui n’avait rien de commun avec les épidémies habituelles. Pour les plus lettrés, les seules références connues pouvant s’en rapprocher étaient la peste d’Athènes et la peste de Justinien.
Contrairement à la peste de Justinien, qui fut essentiellement bubonique, la peste noire, due aussi à Yersinia pestis, a pu revêtir deux formes : principalement bubonique , mais aussi pulmonaire, selon les circonstances.

(2) Il semble qu’en Europe, la diminution de la population était en cours depuis le début du XIVe siècle, à cause des famines et de la surpopulation (il y eut en 1315-1317 une grande famine européenne qui stoppa l’expansion démographique et prépara le terrain à l’épidémie). Cette décroissance dura jusqu’au début du XVe siècle, aggravée par la surmortalité due à la peste. La France ne retrouva son niveau démographique de la fin du XIIIe siècle que dans la seconde moitié du XVIIe siècle.
En France, entre 1340 et 1440, la population a décru de 17 à 10 millions d’habitants, une diminution de 41 %. Le registre paroissial de Givry, en Saône-et-Loire, l’un des plus précis, montre que pour environ 1 500 habitants, on a procédé à 649 inhumations en 1348, dont 630 de juin à septembre, alors que cette paroisse en comptait habituellement environ 40 par an : cela représente un taux de mortalité de 40,6 %. D’autres registres, comme celui de l’église Saint-Nizier de Lyon, confirment l’ordre de grandeur de Givry (30 à 40 %).
Une source indirecte de mortalité est l’étude des séries de legs et testaments enregistrés. Par exemple, les historiens disposent des données de Besançon et de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui montrent que les legs et les testaments décuplent en 1348-1349 par rapport à 1347, mais l’interprétation en est délicate. « La mortalité précipite les hommes non seulement chez leur confesseur mais aussi chez leur notaire (…) mais [cela] ne permet pas de la mesurer, car il dépend autant, sinon plus, de la peur de la maladie qui multiplie les legs pieux que des ravages de la peste elle-même ».
C’est l’Angleterre qui nous a laissé le plus de témoignages ce qui, paradoxalement, rend l’estimation du taux de mortalité plus ardue, les historiens fondant leurs calculs sur des documents différents : les chiffres avancés sont ainsi entre 20 et 50 %. Cependant, les estimations de population entre 1300 et 1450 montrent une diminution située entre 45 et 70 %. Même si là encore la baisse de population était en cours avant l’éclosion de la peste, ces estimations rendent le 20 % peu crédible, ce taux étant fondé sur des documents concernant des propriétaires terriens laïcs qui ne sont pas représentatifs de la population, essentiellement paysanne et affaiblie par les disettes.
Dans le reste de l’Europe, les historiens tentent d’approcher la mortalité globale par des études de mortalité de groupes socio-professionnels mieux documentés (médecins, notaires, conseillers municipaux, moines, évêques). En Italie, il est communément admis par les historiens que la peste a tué au moins la moitié des habitants. Seule Milan semble avoir été épargnée, quoique les sources soient peu nombreuses et imprécises à ce sujet. Des sources contemporaines citent des taux de mortalité effrayants : 80 % des conseillers municipaux à Florence, 75 % à Venise, etc.. En Espagne, la peste aurait décimé de 30 à 60 % des évêques.
En Autriche, on a compté 4 000 victimes à Vienne, et 25 à 35 % de la population mourut. En Allemagne, les populations citadines auraient diminué de moitié, dont 60 % de morts à Hambourg et Brême.

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