LE MOYEN AGE (19)

LES CROISADES EN TERRE SAINTE (1)

Face à la menace que représentaient les Turcs séleucides pour Byzance, le pape Urbain II encouragea la création, en 1095, d’une armée transnationale qui viendrait en aide aux chrétiens d’Orient.
C’est ainsi que naquirent les croisades.
Le 27 novembre 1095, le pape Urbain II profite d’un concile à Clermont pour lancer un appel aux chevaliers afin qu’ils fassent le voyage à Jérusalem et repoussent les infidèles. Ceux-ci sont des Turcs islamisés qui menacent d’abattre l’empire chrétien d’Orient et multiplient les obstacles aux pèlerinages en Terre Sainte, sur le tombeau du Christ.
Cet appel est l’amorce de ce que l’on appellera beaucoup plus tard la première croisade.
De son vrai nom Odon de Lagery, le pape Urbain II, né en Champagne 53 ans plus tôt, a été à Reims l’élève de Saint Bruno avant de devenir moine à Cluny (1). Il succède en 1088 à Victor III sur le trône de Saint-Pierre. Il s’inscrit dans la lignée des grands papes réformateurs d’après l’An Mil comme Grégoire VII (2). Il veut en particulier moraliser la chevalerie, éradiquer la violence et mettre fin aux guerres privées entre seigneurs féodaux, brutales, incessantes et cruelles.
Au concile de Clermont (aujourd’hui Clermont-Ferrand, en Auvergne), le pape tente d’abord de régler les problèmes matrimoniaux du roi capétien Philippe 1er (3). Cela fait, il prononce un sermon retentissant à l’adresse des 310 évêques et abbés français. Il rappelle les menaces très graves qui pèsent sur les chrétiens byzantins, du fait de la défaite de leur empereur face aux Turcs à Malazgerd (1071) (4).
Le pape s’inquiète aussi des violences faites aux pèlerins depuis que le Saint-Sépulcre (le tombeau du Christ à Jérusalem) a été détruit sur ordre du sultan fatimide d’Égypte El-Hakim, dans un accès de fanatisme (c’était en 1009). Il encourage en conséquence les « Francs » de toutes conditions à secourir leurs frères chrétiens. Et il accorde l’indulgence plénière, c’est-à-dire la rémission de tous leurs péchés, à tous ceux qui perdraient la vie au cours de leur combat contre les infidèles.
Deux siècles plus tôt déjà, en 879, le pape Jean VIII avait répondu à des évêques qui lui demandaient que penser de ceux qui combattaient pour l’Église : « Ceux qui tomberaient sur le champ de bataille en guerroyant vaillamment contre les païens et les infidèles, avec en eux l’amour de la religion catholique, entreront dans le repos de la vie éternelle ».
L’appel de Clermont est dans le droit fil des « trêves de Dieu » par lesquelles le clergé, tout au long du Xe siècle, appelle les chevaliers à interrompre leurs combats et à respecter les non-combattants (femmes, enfants, ecclésiastiques, marchands…). Il a déjà un précédent avec l’appel du même Urbain II et de son prédécesseur Grégoire VII à chasser les Sarrasins d’Espagne.
Après le concile, le pape Urbain II développe ses objectifs dans plusieurs lettres aux clergés des différentes régions d’Europe.
Les ecclésiastiques, tel le prédicateur Pierre l’Ermite, répercutent son message auprès des fidèles qui lui réservent un accueil enthousiaste. Paysans et chevaliers se font coudre une croix sur leurs vêtements et se préparent à partir au cri de « Dieu le veut ! »… Les uns et les autres s’apprêtent au « voyage », chacun de son côté.
Ainsi, la première croisade fut présentée comme un grand pèlerinage en Terre Sainte, avec cette justification que fut la théorie du « privilège de la Croix », pour laquelle l’indulgence plénière était accordée aux chrétiens qui prendraient part à cette entreprise.
(à suivre)

Richard POGLIANO

(1) Le 11 septembre 910, le duc d’Aquitaine Guillaume Ier, dit « le Pieux », cède un bout de lande à un groupe de douze moines bénédictins.
L’endroit s’appelle Cluny. Situé non loin de la Saône, il est appelé à devenir une abbaye, la plus illustre et la plus grande du monde occidental grâce aux privilèges dont elle a été dotée à sa naissance.
La charte octroyée par le duc Guillaume, modèle de prévoyance et de lucidité politique, comporte quatre clauses capitales :
– le strict respect de la règle de saint Benoît (alternance du travail et de la prière…),
– l’exemption de toute sujétion temporelle, de la part des rois et des seigneurs ainsi que spirituelle, de la part des évêques, hormis celle du pape,
– la garde des apôtres Pierre et Paul et la défense du souverain Pontife,
– l’obligation expresse de s’adonner avec le zèle le plus ardent « selon l’opportunité et les possibilités du lieu, aux oeuvres quotidiennes de la miséricorde envers les pauvres, les indigents, les étrangers, les voyageurs ».
En stipulant que les moines éliront librement leur abbé et ne relèveront que de la juridiction du pape, elle fait oeuvre révolutionnaire.
Grâce à son indépendance, l’abbaye va très vite se développer et rayonner dans tout l’Occident (*).
(2) Hildebrand devient pape le 22 avril 1073 et prend le nom de Grégoire VII. Ancien moine de Cluny, il s’est acquis une excellente réputation auprès des Romains en servant les papes précédents, Léon IX et Alexandre II. Il est proclamé pape par la foule romaine.
Le nouveau pape modifie profondément l’Église catholique pour la rendre plus morale et surtout plus indépendante des seigneurs et des souverains.
Ses mesures restent connues sous le nom de réforme grégorienne. Certaines, toutefois, ont déjà été ébauchées par ses prédécesseurs sous son inspiration.
Les prémices de la réforme grégorienne apparaissent avec Léon IX, pape imposé à Rome en 1049 par Henri III, le plus énergique de tous les empereurs germaniques. Pendant les cinq années de son pontificat, Léon IX n’a de cesse de parcourir l’Occident pour réformer l’institution ecclésiastique eet résoudre deux problèmes majeurs :
– la simonie, c’est-à-dire le trafic contre argent des biens d’Église.
– le mariage et le concubinage des prêtres, précédemment tolérés : les prêtres mariés sont en effet tentés de s’enrichir et de constituer une rente au profit de leurs descendants, privant l’Église des moyens matériels indispensables à l’accomplissement de sa mission.
Pour réussir dans son entreprise, le pape qui, au début du Moyen Âge, était simplement considéré comme l’évêque de Rome, veut imposer sa prééminence sur les autres évêques. C’est ainsi que s’élargit le fossé entre l’Église de Rome, qui prétend au qualificatif de catholique, c’est-à-dire universelle, et l’Église de Constantinople, qui se qualifie d’orthodoxe (en grec : conforme à la vraie Foi).
Grégoire VII commence par proscrire le mariage et le concubinage des prêtres puis condamne fermement la simonie. Il s’attelle ensuite à la formation des curés qui, trop souvent incultes, se souciaient assez peu d’évangéliser leurs ouailles.
Enfin, par vingt-sept propositions célèbres de 1075 (le Dictatus papae), il réserve au collège des cardinaux l’élection des papes.
Il condamne les investitures laïques, c’est-à-dire le droit qu’avaient les souverains de nommer les évêques. C’est une révolution dans un monde où, selon la tradition antique, on est encore porté à penser que l’empereur est le représentant de Dieu sur la Terre et que le clergé a vocation à le servir (*).
(3) Né en 1052, Philippe est le fils et successeur du roi de France Henri 1er, lui-même petit-fils de Hugues Capet. Sa mère est une Slave, Anne de Kiev, fille de Iaroslav le Sage et petite-fille de Vladimir le Grand, grand-prince de Novgorod et de Kiev, à l’origine de l’actuelle Russie.
C’est à elle qu’il doit son prénom, courant dans le monde grec et orthodoxe mais inconnu auparavant dans l’Occident latin et catholique. Roi à huit ans, il va connaître l’un des règnes les plus longs de l’Histoire de France. Comme la succession héréditaire n’est pas encore entrée dans les moeurs, le jeune prince Philippe est associé au trône par son père dès l’âge de 7 ans et sacré à Reims le 23 mai 1059. Il devient roi sous le nom de Philippe 1er le 4 août 1060, sous la régence de Baudouin V, comte de Flandre.
Trop jeune et au demeurant peu intéressé par les affaires publiques, il laisse son puissant vassal Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, conquérir la couronne d’Angleterre. Devenu majeur, il combat le comte de Hollande Robert 1er le Frison mais se fait battre platement près du mont Cassel en 1072. Toute honte bue, il épouse alors la fille de son ancien rival, Berthe de Flandre.
Il apporte là-dessus son soutien à Robert Courteheuse, fils aîné de Guillaume le Conquérant, en révolte contre son père. Ce dernier est blessé à Mantes lors d’une expédition militaire contre Philippe 1er et meurt à Rouen le 7 septembre 1087. Philippe 1er poursuit le combat contre son successeur, Guillaume II le Roux.
En 1091, devenu un sémillant quadragénaire, Philippe 1er commence à se lasser de son épouse, bien qu’elle lui ait donné plusieurs enfants, y compris le prince héritier. Il fait enlever la belle Bertrade de Montfort (de la famille du futur chef de la croisade des Albigeois), âgée d’une vingtaine d’années. Elle est mariée au comte d’Anjou Foulque le Réchin (ou le Revêche), de trente ans plus âgé qu’elle et lui a donné plusieurs enfants. Le roi n’en prétend pas moins que le mariage est nul vu que la première épouse dudit comte serait encore vivante. Au vu du surnom de son infortuné mari, on conçoit que Bertrade n’ait pas trop résisté à son ravisseur…
L’année suivante, Philippe 1er, qui a le sens des convenances, répudie sa première femme et épouse la seconde. Mais le pape Urbain II ne se satisfait pas de ce compromis et excommunie le roi. Il faut dire que celui-ci en rajoute en pratiquant sans scrupule la simonie, autrement dit en vendant contre espèces sonnantes les titres et biens ecclésiastiques !
En 1095, le pape se rend en France pour tenter malgré tout de négocier un arrangement avec le roi. Il réunit pour l’occasion un concile à Clermont, en Auvergne… et en profite pour lancer un appel à la libération des lieux saints de Palestine. Ce sera la première « croisade »… Aux petites causes les grands effets ! Philippe 1er, sous le coup de l’excommunication, est privé de voyage en Terre sainte.
Devenu obèse et menant une vie dissolue, le roi trouve toutefois le moyen de réunir au domaine royal, encore limité à l’Île-de-France, quelques petites provinces de l’Ouest : le Gâtinais, le Vexin français et le Vermandois. Il améliore aussi l’administration de son domaine en déléguant son autorité à des prévôts, plus dociles que les vassaux féodaux. Ces modestes succès apparaissent a posteriori comme les prémices de l’État national.
Mort le 29 juillet 1108, au château de Melun, à 56 ans, sans avoir pu empêcher le nouveau roi d’Angleterre, Henri Beauclerc, de réunir la Normandie à son royaume, Philippe 1er est enterré à Fleury-sur-Loire, au monastère de Saint-Benoît (son différend avec l’Église ne lui permet pas d’être enterré à Saint-Denis comme ses aïeux). Bertrade fait repentance en prenant le voile à l’abbaye de Fontevraud et le fils né du premier mariage de Philippe lui succède sous le nom de Louis VI le Gros (*).
(4) Le 19 août 1071, l’armée de l’empereur byzantin est anéantie par les Turcs à Malazgerd, près du lac de Van, en Arménie. La chrétienté, à peine débarrassée des Vikings, des Sarrasins et des Hongrois, tremble d’effroi devant l’irruption des nouveaux venus. C’est le début d’un demi-millénaire d’affrontements incessants entre chrétiens et Turcs, jusqu’à la chute de Constantinople.
Quatre siècles plus tôt, au VIIe siècle, Constantinople, capitale de l’empire romain d’Orient, aussi appelé byzantin, a repoussé les assauts de la flotte arabe grâce à une arme secrète, le feu grégeois (ou grec). Les Byzantins ont ensuite résisté tant bien que mal à l’empire arabe de Bagdad. Ils ont même entamé la reconquête du Proche-Orientsous l’égide des empereurs macédoniens. Mais l’irruption des nomades turcs va interrompre brutalement leur progression.
Sous le commandement de Toghrul-beg, les Turcs de la tribu des Seldjoukides, devenus musulmans, ont pris le pouvoir à Bagdad en 1055. Puis, Alp Arslan, neveu et successeur de Toghrul-beb, s’empare en 1064 de l’Arménie chrétienne, aux frontières de l’empire byzantin…
L’empereur Romain IV Diogène, prenant tardivement conscience du danger, se porte à sa rencontre avec plus de cent mille hommes, essentiellement des mercenaires, dont beaucoup d’aventuriers normands. Le sultan n’a que 50.000 hommes à lui opposer. L’affrontement a lieu au pied de la forteresse de Malazgerd (on écrit aussi Manzikert).
Trahi par ses mercenaires turcs et certains de ses lieutenants, notamment le Normand Roussel de Bailleul, le basileus Romain Diogène est défait et même capturé. Son vainqueur le traite avec les honneurs mais à son retour à Constantinople, après la signature d’un traité de paix léonin, ses compatriotes lui crèvent les yeux et reprennent leurs querelles stériles.
Le fils et successeur du vainqueur de Malazgerd, le sultan Malik Chah, va, dès son avènement, l’année suivante, étendre l’empire seldjoukide jusqu’à la mer Égée. C’est le début de la «turcisation» de l’Asie mineure. La culture grecque, qui avait imprégné la région pendant deux millénaires, va refluer jusqu’à complètement disparaître.
À Rome, le pape Grégoire VII s’alarme des menaces qui pèsent sur les pèlerins qui se rendent en Terre sainte. Plus grave encore, l’empire byzantin, ultime verrou qui protège l’Europe des assauts turcs, paraît sur le point de céder… Le pape lance un appel aux guerriers francs pour qu’ils aillent au secours de leurs frères d’Orient mais cet appel, prématuré, n’est guère entendu.
Il est vrai que Malik Chah a modéré ses ambitions car il doit faire face dans son propre camp à de nombreuses séditions et à l’émergence de principautés plus ou moins indépendantes comme le seigneur d’Alamout, chef des célèbres Assassins, ou le sultanat de Roum (ce nom est une déformation du mot Romains, car le sultanat s’est constitué aux dépens de l’empire romain d’Orient). De ce sultanat sortira bien plus tard la dynastie des Ottomans.
Après la mort de Malik Chah, en 1092, l’empire seldjoukide est partagé entre ses héritiers. C’est le début d’une rapide décadence. C’est aussi le moment où la chrétienté occidentale se réveille. A Clermont, en 1095, le pape Urbain II renouvelle l’appel de son prédécesseur Grégoire VII, un quart de siècle plus tôt. Plus heureux, il débouchera sur la première croisade et un sévère recul des Turcs (*).

(*)InHerodote.net

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