LE MODELE FRANÇAIS EST-IL EN DANGER ? (*)

Le philosophe Alain Finkielkraut et l’essayiste Alain Minc débattent sur l’avenir du modèle socioculturel français, et des dangers auxquels il est confronté.

  • « La France se désintègre. Elle faisait naguère encore envie, elle fait maintenant pitié. Elle était un modèle, elle devient un repoussoir »… Alain Minc, pourriez-vous commenter cette apostrophe d’Alain Finkielkraut ?

Alain Minc. La France, en effet, ne fait pas envie. Cela fait litière de tous ceux qui proclament que notre Etat providence est à ce point merveilleux que la terre entière voudrait se précipiter chez nous. Nous nous heurtons à un problème réel d’intégration. Pourquoi notre machine à intégrer ne fonctionne-t-elle plus ? Parce que, de ce point de vue, le système scolaire ne remplit pas son rôle. Je suis un ardent partisan d’une discrimination positive à l’américaine…

Alain Finkielkraut. Nous assistons à phénomène de sécessionnisme culturel et même territorial. Il y a eu de la xénophobie en France, et il y en a toujours, mais ce qui est inédit, c’est la francophobie. Voilà pourquoi la France ne fait plus envie mais pitié.

  • Les sondages montrent pourtant que jamais en France le sentiment d’appartenance à la patrie n’a été aussi élevé…

Alain Minc. Le pays me paraît plutôt cohérent et uni. Et 90% de la population française se sent à l’aise dans cet étrange pays, où 65 millions d’optimistes individuels fabriquent un pessimisme collectif. L’assimilation n’est plus la panacée. Mais je crois que nous pouvons réussir l’intégration.

  • Il y a là, entre vous, un vrai désaccord : Alain Finkielkraut partisan de l’assimilation, Alain Minc partisan de l’intégration et de la discrimination positive…

Alain Minc. Quel est le pays du monde, hormis la France, où le Premier ministre et la maire de la capitale pourraient être des naturalisés à l’âge de 20 ans ? Cela ne se produirait dans aucun pays. Nous devrions être incroyablement fiers de cela. Face à un problème difficile, regardons tout de même les aspects positifs.

Alain Finkielkraut. Comment allons-nous procéder, dans les décennies à venir, pour faire respecter la laïcité ? Cela sera de plus en plus difficile. Je reste en effet partisan de l’assimilation. L’école qu’Alain Minc et moi avons connue assimilait tous les nouveaux venus. Il ne s’agissait pas pour moi de me fondre dans la société ambiante en abdiquant mon identité juive, mais d’assimiler la même culture que les français de souche.

Alain Minc. Les immigrés d’aujourd’hui sont porteurs d’une culture infiniment plus éloignée de la culture classique française que ne l’ont été les vagues successives d’immigrés par le passé. Il y a des gens qui s’intégreront, d’autres pas.

Alain Finkielkraut. Je crois simplement que pour éviter le multiculturalisme, c’est-à-dire, au bout du compte, la fragmentation de la communauté nationale en communautés repliées sur elles-mêmes, il faut ressusciter de toute urgence les conditions où la France était, comme l’a écrit le philosophe Emmanuel Levinas, une nation à laquelle on peut s’attacher par le cœur et par l’esprit aussi fortement que par les racines. Il faut que tous ceux qui vivent en France soient les héritiers de la civilisation française et soient partie prenante de l’aventure nationale.

  • L’incapacité chronique des hommes politiques à affronter les mutations n’est-elle pas à l’origine de cette mélancolie, de ce repli sur soi ?

Alain Minc. Il est certain que si la France était à 5% de chômeurs, le déficit à 1% du PIB, et si, dans le classement PISA, nous étions en train de remonter la pente, les problèmes que nous évoquons certes existeraient, mais de manière beaucoup moins accentuée. Le chômage est le premier facteur de désintégration d’une société. Et notre propre lâcheté collective est responsable de ce chômage.

Alain Finkielkraut. Contrairement à ce que vous semblez suggérer, les problèmes qui nous tourmentent ne sont pas solubles dans la question sociale. Le 11 septembre n’a rien à voir avec la question sociale.

Alain Minc. Nous sommes dans un monde compliqué et partiellement dangereux. Mais il faut quand même proportionner les choses ! Notre modèle culturel peut, pour l’essentiel, survivre. Au prix de concessions que nous serons obligés de faire. Il n’y aura pas de retour à l’état antérieur.

Alain Finkielkraut. Notre rôle n’est pas de changer le monde, mais peut-être de contribuer à le sauver ; il n’est pas de le refaire, comme dirait Camus, mais d’empêcher qu’il ne se défasse.

(*) D’après/In Challenges-455-26112015-42/43/44/45-

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