LA MONDIALISATION ET LA DICTATURE DE L’ECONOMISME

 » Réinventer l’action publique « , tel était le sujet sur lequel l’ex-ministre de Hollande, Arnaud Montebourg (PS) et l’ex-conseiller de Sarkozy, Henri Guaino (LR) devaient confronter leurs analyses avec celles du penseur libéral, le philosophe Gaspard Koenig, ex-plume de Christine Lagarde, aux Journées de l’économie de Lyon (*).

Mais la nouvelle de la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis a déplacé le débat. Quels ont été les ressorts de cette élection? Quel sens lui donner?

On attendait avec curiosité les réactions des deux invités politiques, l’un à gauche l’autre à droite, car ils partagent un point commun avec le néo-président américain: le rejet du libéralisme mondialisé au profit d’un patriotisme économique protectionniste.

Pour rappel, Trump a fait campagne sur la fermeture des frontières et le coup d’arrêt au flux d’importations qui détruiraient les emplois américains. Il veut donc renégocier voire casser le traité de libre-échange avec le Mexique et le Canada (ALENA) et sortir de toute négociation de traité avec l’Asie et l’Europe, poursuivre la Chine pour concurrence déloyale, imposer aux produits chinois des droits de douane de 45% et de 35% aux marchandises mexicaines.

Pour Montebourg, l’attrait de la démondialisation

Arnaud Montebourg, chantre de la démondialisation, n’a évidemment pas manqué de voir dans cette victoire une validation de sa thèse. « Sociologiquement, le phénomène s’explique, assure-t-il. La crise de 2008 a mis en évidence la concentration des richesses entre les mains d’une petite caste mondialisée à New-York et en Californie, alors que tous les autres, dans les terres, étaient passés au laminoir de la mondialisation, sont confrontés au spectre du déclassement face à la désindustrialisation, aux délocalisations qui font disparaître par pans des emplois sûrs et bien payés, ceux des ouvriers, les cols bleus mais aussi ceux des employés et des cadres, les cols blancs, et même ceux de ces Blacks et Latinos qui ont travaillé dur pour se hisser dans la classe moyenne, et qui ont manqué à Hillary Clinton. C’est là le résultat de 30 ans de dérégulation de la finance et du commerce, de la mise en concurrence sauvage des modèles sociaux des Etats… Les victimes de la mondialisation se révoltent ! »

Pour Guaino, la revanche sur l’économisme

Henri Guaino (1) s’en prend plus globalement à la dictature de l’ « économisme » au détriment du primat politique. « On dit que Trump est entré dans l’ère de la politique « post-truth » c’est-à-dire qui s’affranchit de toute réalité, ment sur les faits, se fie des chiffres. En gros, une politique qui ignore la dure vérité de l’économie. Mais n’a-t-on pas fait à l’inverse, depuis 40 ans, de l’économie standardisée sur une pensée unique (le fameux « there is no alternative ») prétendant réduire à l’impuissance la politique? L’heure de la vengeance a manifestement sonné. D’autant que les fameuses vérités des faits, des chiffres, sont évolutives ou peuvent être manipulées. N’a-t-on pas entendu tous les économistes distingués réciter en chœur pendant des années que, même s’il pouvait y avoir des frottements et des ajustements, les gains de la mondialisation étaient, au final, systématiquement supérieurs aux coûts? Et puis en 2004, Paul Samuelson, économiste néo-classique Prix Nobel reconnut dans un petit article que c’était finalement un peu plus compliqué que ça. Que parfois, il pouvait arriver que les gains soient bien inférieurs aux coûts. Et que surtout, même si les gains sont élevés, il importe de savoir s’ils sont partagés car si, comme aux Etats-Unis, ils restent surtout dans les mains des 1%, les laissés-pour-compte se trouvent trop nombreux. Et à la fin les peuples l’emportent sur le marché! »

Pour Koenig, une pulsion identitaire

Face à ces tirs de barrage, Gaspard Koenig, hérault du libéralisme théoriquement pur, économique comme sociétal, avec son think-tank Génération libre, ne s’est pas laissé démonter. « Attention, les dirigistes en économie, comme vous l’êtes MM. Montebourg et Guaino, sont aussi des autoritaires en politique. C’est d’ailleurs le cas de Trump qui veut aussi bien s’attaquer aux libertés économiques qu’aux libertés individuelles, en piétinant aussi bien les traités internationaux que l’Etat de droit. En ce sens, sa victoire est une vraie défaite pour le libéralisme dont les Etats-Unis ont été le porte-étendard dès leur création. Mais c’est partial et très partiel de mettre cette victoire sur le compte des horreurs de la mondialisation et des inégalités. Une étude du MIT a montré que les électeurs de Trump ne sont pas les plus pauvres, ils sont même en moyenne plus riches que ceux de Clinton.

 

D’ailleurs, Clinton a rassemblé plus de 50% des votes de la population américaine, ce n’est donc pas que l’élite! Il faut aussi noter que, contrairement à ce qui se passe en Europe, l’économie américaine va bien, avec une belle croissance et le plein-emploi, qui profite bel et bien à tout le monde. Il ne faut pas se tromper, le vote Trump est moins dû à un ressentiment économique qu’à une colère identitaire. C’est le chant du cygne du vieil homme blanc nostalgique et réactionnaire, qui voit dans son passeport son seul privilège différenciant. »

(1) Henri Guaino vient de publier  » En finir avec l’économie du sacrifice  » (Edit. Odile Jacob)

(*)GaëlleMackeJournaliste-inChallenges.fr-10112016-12 :29/16 :03

 

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