FABLE 87 : L’ECOLIER, LE PEDANT (1) ET LE MAITRE D’UN JARDIN

Certain enfant qui sentait son collège,
Doublement sot et doublement fripon,
Par le jeune âge, et par le privilège
Qu’ont les Pédants de gâter la raison,
Chez un voisin dérobait, ce dit-on,
Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne,
Des plus beaux dons que nous offre Pomone
Avait la fleur, les autres le rebut.
Chaque saison apportait son tribut :
Car au printemps il jouissait encore
Des plus beaux dons que nous présente Flore.
Un jour dans son jardin il vit notre Ecolier
Qui grimpant sans égard sur un arbre fruitier,
Gâtait jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance,
Avant-coureurs des biens que promet l’abondance.
Même il ébranchait l’arbre, et fit tant à la fin
Que le possesseur du jardin
Envoya faire plainte au Maître de la classe.
Celui-ci vint suivi d’un cortège d’enfants.
Voilà le verger plein de gens
Pires que le premier. Le Pédant, de sa grâce,
Accrut le mal en amenant
Cette jeunesse mal instruite :
Le tout, à ce qu’il dit, pour faire un châtiment
Qui pût servir d’exemple, et dont toute sa suite
Se souvînt à jamais comme d’une leçon.
Là-dessus il cita Virgile et Cicéron,
Avec force traits de science.
Son discours dura tant que la maudite engeance
Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.
Je hais les pièces d’éloquence
Hors de leur place, et qui n’ont point de fin ;
Et ne sais bête au monde pire
Que l’Ecolier, si ce n’est le Pédant.
Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,
Ne me plairait aucunement.
Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

(1) Homme de collège qui a soin d’instruire et de gouverner la jeunesse , de lui enseigner les humanités et les arts (Furetière)
(*)Source : Les rôles de l’écolier et du Magister ont évolué (cf :L’Enfant et le Maître d’école
L’enfant a grandi, …La Fontaine ne doit pas avoir un bon souvenir de son enfance ni de ceux qui l’ont instruit puisque qu’il décrit ces gens comme des sots qui gâchent plutôt le naturel de ceux qui leur sont confiés… Dans Le jardiner et son Seigneur, le potager était saccagé. Le potager est ici devenu un verger [Le drame est d’autant plus cruel qu’il ruine un des loci amoeni les plus célèbres de toute la littérature occidentale, le jardin du Vieillard de Tarente, dans les Géorgiques de Virgile. C’est en effet à ce lieu, habité de façon ininterrompue par l’imagination littéraire occidentale depuis l’Antiquité romaine que LF réfère par une libre mais bien reconnaissante imitation, sa description du jardin dévasté par le pédantisme, et du maître de ce jardin […] L’oeuvre de destruction à laquelle se livrent le pédant et ses écoliers résume la trahison de la Nature dont est capable la nature humaine.] (M. Fumaroli, fables, éd. La Pochothèque, p. 919)
Illustration : imagerie ancienne Pellerin

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