FABLE 85 : LE CHARTIER EMBOURBE

Le phaéton (1) d’une voiture à foin
Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin
De tout humain secours. C’était à la campagne
Près d’un certain canton de la basse Bretagne,
Appelé Quimper-Corentin.
On sait assez que le Destin
Adresse là les gens quand il veut qu’on enrage :
Dieu nous préserve du voyage !
Pour venir au Chartier embourbé dans ces lieux,
Le voilà qui déteste et jure de son mieux,
Pestant, en sa fureur extrême,
Tantôt contre les trous, puis contre ses Chevaux,
Contre son char, contre lui même.
Il invoque à la fin le Dieu dont les travaux
Sont si célèbres dans le monde :
Hercule, lui dit-il, aide-moi ; si ton dos
A porté la machine ronde,
Ton bras peut me tirer d’ici
Sa prière étant faite, il entend dans la nue
Une voix qui lui parle ainsi :
Hercule veut qu’on se remue,
Puis il aide les gens. Regarde d’où provient
L’achoppement qui te retient.
Ôte d’autour de chaque roue
Ce malheureux mortier, cette maudite boue
Qui jusqu’à l’essieu les enduit.
Prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit.
Comble-moi cette ornière. As-tu fait ? Oui, dit l’homme.
Or bien je vas t’aider, dit la voix : prends ton fouet.
Je l’ai pris. Qu’est ceci ? mon char marche à souhait.
Hercule en soit loué. Lors la voix : Tu vois comme
Tes Chevaux aisément se sont tirés de là.
Aide-toi, le Ciel t’aidera.
Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

(1) Phaéton, dans la mythologie, est le fils du Soleil : ayant mal dirigé le char du soleil, il fut foudroyé (Métamorphoses, Ovide). (*)
(*)Source : Esope, Le Bouvier et Hercule (Nevelet, Avianus, p.478) et Rabelais , Quart Livre, chap.21 « C’est sottise telle que du charretier, lequel sa charrette versée…à genoux implorait l’aide d’Hercule, et ne auguillonnait ses boeufs. ». L’orthographe « chartier » était admise dans les dictionnaires de Richelet et Furetière.
Illustration : Starling.

(*) « …il fut foudroyé et va se noyer dans la mer Méditerranée […] Le fils de Phaéton, Ligur, part à la recherche de son père pour trouver son corps, lui rendre hommage et faire le deuil. C’est ainsi qu’arrivant sur la Méditerranée, il va se rendre sur l’actuelle côte italienne, des Alpes Cottiennes aux Alpes Maritimes, et découvrir la ville de Nice. » (Extrait de ʺ Mystères et curiosités de Nice ʺ de Richard Pogliano – Editions Campanile)

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