FABLE 82 : L’AIGLE ET LA PIE

L’aigle, Reine des airs, avec Margot la Pie,
Différentes d’humeur, de langage et d’esprit,
Et d’habit,
Traversaient un bout de prairie.
Le hasard les assemble en un coin détourné.
L’Agasse eut peur ; mais l’Aigle, ayant fort bien dîné,
La rassure, et lui dit : Allons de compagnie.
Si le Maître des Dieux assez souvent s’ennuie,
Lui qui gouverne l’univers,
J’en puis bien faire autant, moi qu’on sait qui le sers.
Entretenez-moi donc, et sans cérémonie.
Caquet bon-bec alors de jaser au plus dru,
Sur ceci, sur cela, sur tout. L’homme d’Horace,
Disant le bien, le mal à travers champs , n’eût su
Ce qu’en fait de babil y savait notre Agasse.
Elle offre d’avertir de tout ce qui se passe,
Sautant, allant de place en place,
Bon espion, Dieu sait. Son offre ayant déplu,
L’Aigle lui dit tout en colère :
Ne quittez point votre séjour,
Caquet bon-bec, mamie : adieu ; je n’ai que faire
D’une babillarde à ma cour ;
C’est un fort méchant caractère.
Margot ne demandait pas mieux.
Ce n’est pas ce qu’on croit, que d’entrer chez les Dieux ;
Cet honneur a souvent de mortelles angoisses.
Rediseurs , Espions, gens à l’air gracieux,
Au coeur tout différent, s’y rendent odieux,
Quoique ainsi que la Pie il faille dans ces lieux
Porter habit de deux paroisses.

Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

Source : Le thème de la fable l’Aigle et la Pie est emprunté à Abstémius.
La Fontaine avait à sa disposition l’anthologie publiée en 1610 par Isaac-Nicolas Névelet, travail érudit
de compilation des textes antiques des fables; ici : « De aquila et pica » p.545.  » Louis XIV s’entourait d’un réseau de délateurs : le précepteur de son petit-fils (Fénelon) inculque à son élève de moins
détestables principes. Voici ce qu’il écrivait à Madame de Maintenon […] : « Il ne faut point avoir
des rapporteurs qui s’empressent à vous empoisonner du récit de toutes les petites fautes des particuliers mais il faut avoir des gens de bien, qui malgré eux soient chargés en conscience de vous avertir des choses qui le mériteront, ceux-là ne vous diront que le nécessaire, et laisseront le superflu aux tracassiers. »  » (J.P. Collinet,La Pléiade)

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