FABLE 79 : LE DRAGON A PLUSIEURS TETES ET LE DRAGON A PLUSIEURS QUEUES

Un Envoyé du Grand Seigneur
Préférait, dit l’Histoire, un jour chez l’Empereur
Les forces de son maître à celles de l’Empire.
Un Allemand se mit à dire :
Notre prince a des dépendants
Qui, de leur chef sont si puissants
Que chacun d’eux pourrait soudoyer une armée.
Le Chiaoux, homme de sens,
Lui dit : Je sais par renommée
Ce que chaque Électeur peut de monde fournir ;
Et cela me fait souvenir
D’une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.
J’étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer
Les cent têtes d’une Hydre au travers d’une haie :
Mon sang commence à se glacer ;
Et je crois qu’à moins on s’effraie.
Je n’en eus toutefois que la peur sans le mal.
Jamais le corps de l’animal
Ne put venir vers moi, ni trouver d’ouverture.
Je rêvais à cette aventure,
Quand un autre Dragon, qui n’avait qu’un seul chef
Et bien plus qu’une queue, à passer se présente.
Me voilà saisi derechef
D’étonnement et d’épouvante.
Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi :
Rien ne les empêcha ; l’un fit chemin à l’autre.
Je soutiens qu’il en est ainsi
De votre Empereur et du nôtre.

Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

(*)Source : La source de cette fable a été trouvée par Jacqueline Plantié (« Revue d’histoire littéraire de la France, » Juillet-Août 1984) dans un recueil de Louis Garon, paru en 1628. L’apologue était destiné à montrer la désunion des princes chrétiens (une bête avec beaucoup de têtes et de queues, qui ne parvenait pas à traverser une haie parce que les têtes cherchaient chacune un trou à part, et de ce fait était bloquée) et la puissane des Turcs, unis (une bête à une seule tête et plusieurs queues qui passait partout lorsque l’animal fourrait sa tête par un trou ).  » Le voisinage de la fable « Les Voleurs et l’Âne », outre le fait que la fable est contée par un Turc à un Allemand, invite à la rapporter aux conflits d’Europe centrale.[…] D’autre part, […] La Fontaine sait que le roi va être en conflit avec la Triple Alliance (Hollande, Angleterre, Suède), peut-être avec l’Empereur. » (L.F. , fables, éd. de G. Couton, Garnier)
Illustration : François Chauveau

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