FABLE 76 : LE CHAT ET LE RENARD (*)

Le Chat et le Renard, comme beaux petits saints,
S’en allaient en pèlerinage.
C’étaient deux vrais Tartufs , deux archipatelins ,
Deux francs Patte-pelus  qui, des frais du voyage,
Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage,
S’indemnisaient à qui mieux mieux.
Le chemin était long, et partant ennuyeux,
Pour l’accourcir ils disputèrent .
La dispute  est d’un grand secours ;
Sans elle on dormirait toujours.
Nos Pèlerins s’égosillèrent.
Ayant bien disputé, l’on parla du prochain.
Le Renard au Chat dit enfin :
Tu prétends être fort habile :
En sais-tu tant que moi ? J’ai cent ruses au sac.
Non, dit l’autre : je n’ai qu’un tour dans mon bissac ,
Mais je soutiens qu’il en vaut mille.
Eux de recommencer la dispute à l’envi,
Sur le que si, que non, tous deux étant ainsi,
Une meute apaisa la noise .
Le Chat dit au Renard : Fouille en ton sac, ami :
Cherche en ta cervelle matoise
Un stratagème sûr. Pour moi, voici le mien.
A ces mots sur un arbre il grimpa bel et bien.
L’autre fit cent tours inutiles,
Entra dans cent terriers, mit cent fois en défaut
Tous les confrères de Brifaut .
Partout il tenta des asiles ;
Et ce fut partout sans succès :
La fumée y pourvut, ainsi que les bassets .
Au sortir d’un Terrier, deux Chiens aux pieds agiles
L’étranglèrent du premier bond.
Le trop d’expédients peut gâter une affaire ;
On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire.
N’en ayons qu’un, mais qu’il soit bon.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

 

(*)Source : Cet apologue dérive d’une tradition ancienne. Le sujet est présent chez Gilbert Cousin De Vulpe et Fele , Haudent Trois cent soixante et six apologues d’Esope, livre II, 49 : d’un Chat et d’un Renard ….

Illustration par André Collot

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