FABLE 55 : LE CORBEAU, LA GAZELLE, LA TORTUE ET LE RAT (*)

La Gazelle, le Rat, le Corbeau, la Tortue,
Vivaient ensemble unis : douce société.
Le choix d’une demeure aux humains inconnue
Assurait leur félicité.
Mais quoi ! l’homme découvre enfin toutes retraites.
Soyez au milieu des déserts,
Au fond des eaux, en haut des airs,
Vous n’éviterez point ses embûches secrètes.
La Gazelle s’allait ébattre innocemment,
Quand un Chien, maudit instrument
Du plaisir barbare des hommes,
Vint sur l’herbe éventer les traces de ses pas.
Elle fuit, et le Rat, à l’heure du repas,
Dit aux amis restants : D’où vient que nous ne sommes
Aujourd’hui que trois conviés ?
La Gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ?
A ces paroles, la Tortue
S’écrie  et dit :  Ah si j’étais
Comme un Corbeau, d’ailes pourvue,
Tout de ce pas je m’en irais
Apprendre au moins quelle contrée,
Quel accident tient arrêtée
Notre compagne au pied léger ;
Car, à l’égard du cœur, il en faut mieux juger.
Le Corbeau part à tire d’aile :
Il aperçoit de loin l’imprudente Gazelle
Prise au piège, et se tourmentant.
Il retourne avertir les autres à l’instant.
Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment
Ce malheur est tombé sur elle,
Et perdre en vains discours cet utile moment,
Comme eût fait un maître d’école ,
Il avait trop de jugement.
Le corbeau donc vole et revole.
Sur son rapport,  les trois amis
Tiennent conseil. Deux sont d’avis
De se transporter sans remise
Aux lieux où la Gazelle est prise.
L’autre, dit le corbeau, gardera le logis :
Avec son marcher lent, quand arriverait-elle ?
Après la mort de la gazelle.
Ces mots à peine dits, ils s’en vont secourir
Leur chère et fidèle compagne,
Pauvre Chevrette de montagne.
La Tortue y voulut courir :
La voilà comme eux en campagne,
Maudissant ses pieds courts avec juste raison,
Et la nécessité de porter sa maison.
Rongemaille (le Rat eut à bon droit ce nom)
Coupe les nœuds du lacs : on peut penser la joie.
Le chasseur vient et dit : Qui m’a ravi ma proie ?
Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou,
Le Corbeau sur un arbre, en un bois la Gazelle :
Et le Chasseur,  à demi-fou
De n’en avoir nulle nouvelle,
Aperçoit la Tortue, et retient son courroux.
D’où vient, dit-il, que je m’effraie ?
Je veux qu’à mon souper celle-ci me défraie.
Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous,
Si le Corbeau n’en eût averti la Chevrette.
Celle-ci, quittant sa retraite,
Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.
L’homme de suivre, et de jeter
Tout ce qui lui pesait : si bien que Rongemaille
Autour des nœuds du sac tant opère et travaille,
Qu’il délivre encor l’autre soeur,
Sur qui s’était fondé le souper du Chasseur.

Pilpay conte qu’ainsi la chose s’est passée.
Pour peu que je voulusse invoquer Apollon,
J’en ferais, pour vous plaire, un ouvrage aussi long
Que l’Iliade ou l’Odyssée.
Rongemaille ferait le principal héros,
Quoique  à vrai dire ici chacun soit  nécessaire.
Portemaison l’Infante y tient de tels propos,
Que Monsieur du Corbeau va faire
Office d’Espion, et puis de Messager.
La Gazelle a d’ailleurs l’adresse d’engager
Le Chasseur à donner du temps à Rongemaille.
Ainsi chacun en son endroit
S’entremet, agite et travaille.
A qui donner le prix ? Au cœur, si l’on m’en croit.
Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

(*)Source :. « Le corbeau, la gazelle, la tortue et le rat » est précédée d’une épître à Madame de La Sablière. La Fontaine a déjà prononcé deux Discours à Madame de La Sablière :
– en 1679, il écrivait des paroles d’admiration et de tendre amitié à sa protectrice (à laquelle il donne le nom d’Iris) qui précédaient les 4 exemples destinés à combattre la théorie des « animaux-machines » développée par Descartes. (fin du livre IX)
– en 1684, lors de sa réception à l’Académie Française…..
« Je m’avoue, il est vrai, s’il faut parler ainsi,
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles
A qui le bon Platon compare nos merveilles.
Je suis chose légère, et vole à tout sujet ; »……
Le temple que La Fontaine  lui voue ici est un couronnement à ces deux Discours : c’est une variation sur les vers d’Horace (Odes, III). « Déesse de l’amitié, Mme de La Sablière a créé autour d’elle une religion de l’amitié dont les Fables sont les écritures saintes, une religion qui est sagesse. […] l’amitié est la valeur suprême, le sens ultime de la vie humaine. » (M.Fumaroli, L.F. fables)

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