FABLE 54 : LE FOU QUI VEND LA SAGESSE (*)

Jamais auprès des fous ne te mets à portée :
Je ne te puis donner un plus sage conseil.
Il n’est enseignement pareil
À celui-là de fuir une tête éventée .
On en voit souvent dans les cours :
Le Prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours
Quelque trait  aux fripons, aux sots, aux ridicules.
Un Fol allait criant par tous les carrefours
Qu’il vendait la sagesse ; et les mortels crédules
De courir à l’achat : chacun fut diligent.
On essuyait force grimaces ;
Puis on avait pour son argent
Avec un bon soufflet un fil long de deux brasses .
La plupart s’en fâchaient ; mais que leur servait-il ?
C’étaient les plus moqués ; le mieux était de rire,
Ou de s’en aller, sans rien dire,
Avec son soufflet et son fil.
De chercher du sens à la chose,
On se fût fait siffler ainsi qu’un ignorant.
La raison est-elle garant
De ce que fait un fou ? Le hasard est la cause
De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.
Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,
Un des dupes un jour alla trouver un sage,
Qui, sans hésiter davantage,
Lui dit : Ce sont ici hiéroglyphes tout purs.
Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,
Entre eux et les gens fous mettront pour l’ordinaire
La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs
De quelque semblable caresse.
Vous n’êtes point trompé : ce Fou vend la sagesse.
Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

(*)Source :. Après « Un fou et un sage » voici un autre « fou » dans « Le fou qui vend la sagesse »
Vous pourrez comparer ces deux « fous »… La source est la fable 185 d’Abstémius (anthologie Nevelet p. 511) où c’est le fou qui donne le conseil -et un coup de poing- à « l’acheteur » de la sagesse. La fable montre qu’il faut surtout éviter les insensés. Le fou trouve plus fou que lui, qui pense que la sagesse peut s’acheter !

Illustration : Gustave Doré.

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