FABLE 5 : PHILOMELE ET PROGNE (*)

Autrefois Progné l’hirondelle,
De sa demeure s’écarta,
Et loin des villes s’emporta
Dans un bois où chantait la pauvre Philomèle.
« Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?
Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue :
Je ne me souviens point que vous soyez venue,
Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.
Dites-moi, que pensez-vous faire ?
Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ?
– Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ? »
Progné lui repartit : « Eh quoi ? cette musique,
Pour ne chanter qu’aux animaux,
Tout au plus à quelque rustique ?
Le désert est-il fait pour des talents si beaux ?
Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.
Aussi bien, en voyant les bois,
Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois,
Parmi des demeures pareilles,
Exerça sa fureur sur vos divins appas.
– Et c’est le souvenir d’un si cruel outrage
Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas.
En voyant les hommes, hélas !
Il m’en souvient bien davantage. »

Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

(*)La source de la fable « Philomèle et Progné » est Babrias « Le rossignol et l’hirondelle » .
Chez Ésope, le thème était traité très brièvement. On retrouve chez La Fontaine des éléments du texte d’Ovide (Métamorphoses, livre VI) : Progné (ou Procné) avait reçu de son père Pandion le valeureux Térée comme époux. Celui-ci viola Philomèle, soeur de Progné, et lui coupa la langue pour la faire taire. Elle réussit à avertir Progné en brodant son histoire sur une tapisserie. Progné fit manger à Térée son propre fils Itys pour se venger. Les dieux sauvèrent les deux soeurs de la vengeance de Térée en métamorphosant Progné en rossignol et Philomèle en hirondelle. Térée fut transformé en huppe.

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