FABLE 35 : L’ENFOUISSEUR ET SON COMPERE (*)

Un Pince-maille  avait tant amassé
……….Qu’il ne savait où loger sa finance.
L’avarice, compagne et sœur de l’ignorance,
Le rendait fort embarrassé
Dans le choix d’un dépositaire ;
Car il en voulait un. et voici sa raison.
L’objet  tente ; il faudra  que ce monceau s’altère,
Si je le laisse à la maison :
Moi-même de mon bien je serai le larron.
Le larron : quoi,  jouir, c’est se voler soi-même !
Mon ami, j’ai pitié de ton erreur extrême ;
Apprends de moi cette leçon :
Le bien n’est bien qu’en tant que l’on s’en peut défaire.
Sans cela c’est un mal. Veux-tu le réserver
Pour un âge et des temps qui n’en ont plus que faire ?
La peine d’acquérir, le soin de conserver
Ôtent le prix à l’or, qu’on croit si nécessaire.
Pour se décharger d’un tel soin,
Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin ;
Il aima mieux la terre, et prenant son Compère,
Celui-ci l’aide. Ils vont enfouir le trésor.
Au bout de quelque temps, l’homme va voir son or :
Il ne retrouva que le gîte.
Soupçonnant à bon droit le Compère, il va vite
Lui dire : Apprêtez-vous ; car il me reste encor
Quelques deniers : je veux les joindre à l’autre masse.
Le Compère aussitôt va remettre en sa place
L’argent volé, prétendant bien
Tout reprendre à la fois sans qu’il y manquât rien.
Mais, pour ce coup, l’autre fut sage :
Il retint tout chez lui, résolu de jouir,
Plus n’entasser, plus n’enfouir
Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage,
Pensa tomber de sa hauteur.
Il n’est pas malaisé de tromper un trompeur.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

 

(*)Source : Abstemius L’homme qui avait caché son trésor au su de son Compère (Mais chez Abstemius, la critique de l’avarice du propriétaire n’est pas faite). Ici, de plus, le voleur devient le bon génie qui, sans l’avoir prévu, corrige l’avare de son vice.

Illustration : J.J. Grandville

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