FABLE 27 : LES VAUTOURS ET LES PIGEONS (*)

Mars autrefois mit tout l’air en émûte.  
Certain sujet fit naître la dispute
 
Chez les oiseaux ; non ceux que le Printemps
 
Mène à sa cour, et qui sous la feuillée
Par leur exemple et leurs sons éclatants
 
Font que Vénus est en nous réveillée ;
 
Ni ceux encor que la Mère d’Amour
 
Met à son char : mais le peuple Vautour,
 
Au bec retors, à la tranchante serre,
 
Pour un chien mort se fit, dit-on, la guerre.
 
Il plut du sang ; je n’exagère point.
 
Si je voulais conter de point en point
 
Tout le détail, je manquerais d’haleine.
 
Maint chef périt, maint héros expira ;
 
Et sur son roc Prométhée espéra
De voir bientôt une fin à sa peine.
 
C’était plaisir d’observer leurs efforts ;
 
C’était pitié de voir tomber les morts.
 
Valeur, adresse, et ruses, et surprises,
 
Tout s’employa. Les deux troupes éprises
 
D’ardent courroux n’épargnaient nuls moyens
 
De peupler l’air que respirent les ombres :
 
Tout élément remplit de citoyens
 
Le vaste enclos qu’ont les royaumes sombres.
 
Cette fureur mit la compassion
 
Dans les esprits d’une autre nation
 
Au col changeant, au coeur tendre et fidèle.
 
Elle employa sa médiation
 
Pour accorder une telle querelle ;
 
Ambassadeurs par le peuple Pigeon
 
Furent choisis, et si bien travaillèrent,
 
Que les Vautours plus ne se chamaillèrent.
 
Ils firent trêve, et la paix s’ensuivit :
 
Hélas ! ce fut aux dépens de la race
 
A qui la leur aurait dû rendre grâce.
 
La gent maudite aussitôt poursuivit
 
Tous les pigeons, en fit ample carnage,
 
En dépeupla les bourgades, les champs.
 
Peu de prudence eurent les pauvres gens,
 
D’accommoder un peuple si sauvage.
 
Tenez toujours divisés les méchants ;
 
La sûreté du reste de la terre
 
Dépend de là : semez entre eux la guerre,
 
Ou vous n’aurez avec eux nulle paix.
 
Ceci soit dit en passant ; je me tais.
 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

(*)Source : Abstémius, es Vautours ennemis réconciliés par les Colombes

Illustration : J.J. Grandville (1803-1847)

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