FABLE 110 : CONTRE CEUX QUI ONT LE GOUT DIFFICILE

Quand j’aurais en naissant reçu de Calliope
Les dons qu’à ses amants cette Muse a promis,
Je les consacrerais aux mensonges d’Esope :
Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.
Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse
Que de savoir orner toutes ces fictions.
On peut donner du lustre à leurs inventions ;
On le peut, je l’essaie : un plus savant le fasse.
Cependant jusqu’ici d’un langage nouveau
J’ai fait parler le Loup et répondre l’Agneau.
J’ai passé plus avant : les Arbres et les Plantes
Sont devenus chez moi créatures parlantes.
Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ?
Vraiment, me diront nos Critiques,
Vous parlez magnifiquement
De cinq ou six contes d’enfant.
Censeurs, en voulez- vous qui soient plus authentiques
Et d’un style plus haut ? En voici. Les Troyens,
Après dix ans de guerre autour de leurs murailles,
Avaient lassé les Grecs, qui, par mille moyens,
Par mille assauts, par cent batailles,
N’avaient pu mettre à bout cette fière cité ;
Quand un cheval de bois, par Minerve inventé,
D’un rare et nouvel artifice,
Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse,
Le vaillant Diomède, Ajax l’impétueux,
Que ce colosse monstrueux
Avec leurs escadrons devait porter dans Troie,
Livrant à leur fureur ses Dieux mêmes en proie.
Stratagème inouï, qui des fabricateurs
Paya la constance et la peine.
C’est assez, me dira quelqu’un de nos Auteurs :
La période est longue, il faut reprendre haleine ;
Et puis votre cheval de bois,
Vos héros avec leurs phalanges,
Ce sont des contes plus étranges
Qu’un Renard qui cajole un Corbeau sur sa voix.
De plus il vous sied mal d’écrire en si haut style.
Eh bien! baissons d’un ton. La jalouse Amarylle
Songeait à son Alcippe et croyait de ses soins
N’avoir que ses Moutons et son Chien pour témoins.
Tircis, qui l’aperçut, se glisse entre des saules ;
Il entend la Bergère adressant ces paroles
Au doux Zéphir, et le priant
De les porter à son Amant.
Je vous arrête à cette rime ,
Dira mon censeur à l’instant :
Je ne la tiens pas légitime,
Ni d’une assez grande vertu.
Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte.
Maudit Censeur te tairas-tu ?
Ne saurais-je achever mon conte ?
C’est un dessein très dangereux
Que d’entreprendre de te plaire :
Les délicats sont malheureux ;
Rien ne saurait les satisfaire.
Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

(*)Source : cette fable « Contre ceux qui ont le goût difficile » trouve sa source dans le texte de Phèdre (livre IV, 7), présent dans le recueil Nevelet, traduit également par Sacy au XVIIème, avec le titre : Phèdre contre les censeurs de son livre, surmonté de la maxime Les sots ne trouvent rien de bien que ce qu’ils font eux-mêmes. La Fontaine va justifier ici par diverses raisons et divers procédés le choix du genre auquel il a décidé de se tenir : la fable, dont il fait l’apologie. Dans le début de la fable est exprimée toute la modestie du poète. Ensuite, un dialogue avec des « censeurs » fictifs permet à La Fontainede faire deux pastiches (en passant de l’épopée à l’idylle) par lesquels il va définir la limite supérieure et la limite inférieure de la fable, genre auquel il a choisi de se tenir : Le premier est inspiré de la chute de Troie, contée par Virgile (Enéïde livre 2) ; le second emprunte à Virgile (Bucoliques III, v.65) et à Honoré d’Urfé, dans une scène de l’Astrée.

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