ALAIN JUPPE / ALAIN FINKIELKRAUT : LE GRAND DEBAT (4) (*)

Alain Juppé et Alain Finkielkraut : deux hommes libres.
L’une des personnalités préférées des Français, « le meilleur d’entre nous », candidat à la primaire des Républicains, Alain Juppé, est le fils d’un exploitant agricole.
Fils d’immigrés juifs polonais, académicien depuis peu, Alain Finkielkraut est un philosophe, le plus lu actuellement, qui aime la politique.
Suite du débat.

L’Europe, y-a-t-il une identité européenne heureuse ? (suite et fin)

Alain Juppé : Moi, je ferai une campagne politique pour l’Europe et je ne tomberai pas dans le piège actuel qui consiste à faire porter tous les péchés et tous les maux qui sont les nôtres sur l’Europe. Notre déception vis-à-vis des institutions européennes est en train de discréditer l’idée européenne, à laquelle je crois plus que jamais. Je n’imagine pas demain un monde dans lequel chacun des pays membres de l’Union Européenne reprendrait ses billes pour se recroqueviller derrière ses frontières. Ca n’a aucun sens. Il nous faut absolument retrouver l’envie d’Europe, et il y a un besoin de solidarité entre nous pour faire face aux défis gigantesques qui sont les nôtres. Pas simplement des défis terroristes, mais aussi des défis économiques.

Alain Finkielkraut : J’ai découvert que j’étais européen, il y a longtemps déjà, en lisant un texte splendide de Milan Kundera qui disait que l’unité de l’Europe reposait autrefois sur la religion et qu’à l’aube des temps modernes la religion a cédé la place à la culture. Je sais bien que l’Union Européenne est une nouvelle entité politique, mais je sais aussi qu’en tant qu’européen nous sommes à la fois des innovateurs et des héritiers. Et si l’on veut susciter ou ressusciter l’envie d’Europe, il ne faut pas se laisser accaparer par la fabrication des normes : il faut assumer et faire fructifier l’héritage de la civilisation européenne.

Alain Juppé : Comment y arriver ? Pour faire très synthétique, je ne pense pas qu’on redonnera une envie d’Europe simplement en préconisant une harmonisation fiscale et sociale à l’intérieur de la zone euro. Est-ce que nous avons véritablement un bien commun européen ? Est-ce que ça existe ou pas ? Moi, je pense que oui ! Je pense que nous sommes aujourd’hui porteurs d’un certain nombre de valeurs, ne serait-ce que la démocratie. Regardez un peu autour de nous, est-ce que ça existe en dehors de l’Europe ? On peut les compter, avec l’Amérique du Nord, sur les doigts de la main. L’Europe, c’est peut-être une utopie aujourd’hui, mais il ne faut pas y renoncer. Je ne sais plus qui a dit que l’utopie d’aujourd’hui, c’est le projet de demain.

Alain Finkielkraut : J’ai créé et dirigé pendant dix ans la revue  » Le Messager Européen « …

Alain Juppé : Les seuls qu’on entend aujourd’hui, ce sont ceux qui expriment que l’Europe, c’est n’importe quoi, ce sont des normes qui mettent en question tous nos acquis, etc. Il faut qu’il y ait un message, à côté du message politique, qui soit relayé par des hommes de culture qui doivent dire que nous avons des choses en commun. Pourquoi les intellectuels sont-ils muets sur ce que pourraient être une culture et une civilisation européenne ? Vous avez aussi votre rôle à jouer pour dire que ça existe. Nous avons en commun une certaine vision du monde. Personne ne le dit, ça !


(*) D’après/InLePoint- 2262-14012016-32/49-

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