ALAIN JUPPE / ALAIN FINKIELKRAUT : LE GRAND DEBAT (3) (*)

Alain Juppé et Alain Finkielkraut : deux hommes libres.
L’une des personnalités préférées des Français, « le meilleur d’entre nous », candidat à la primaire des Républicains, Alain Juppé, est le fils d’un exploitant agricole.
Fils d’immigrés juifs polonais, académicien depuis peu, Alain Finkielkraut est un philosophe, le plus lu actuellement, qui aime la politique.
Suite du débat.

La laïcité, l’école ? (suite)

Alain Juppé : Pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, quand j’ai parlé de l’acceptabilité du voile, je n’ai pas parlé de l’école. J’ai parlé de l’université. Tout simplement parce que, à 20 ans, vous êtes majeur et a priori capable de vous forger un jugement plus facilement qu’à 10 ans.

Alain Finkielkraut : Les enfants d’aujourd’hui ne s’en laissent pas compter. On ne la leur fait pas. Il revient donc aux parents et aux maîtres d’éveiller leurs capacités. Faire confiance aux grands textes exigeants, lointains, difficiles, et tenter de les lire.

Alain Juppé : Je suis tout à fait d’accord avec vous pour dire que l’école est d’abord le lieu de la transmission du savoir : lire, écrire, compter, et –j’ajoute- raisonner. Dans le bien commun, j’ai parlé des valeurs chrétiennes mais aussi de l’esprit des Lumières, c’est-à-dire de la nécessité de faire prévaloir la raison sur le fanatisme et sur l’obscurantisme. Donc, l’école a ce rôle à jouer. C’est d’autant plus nécessaire dans un monde où nous sommes submergés d’informations de toutes sortes.

Alain Finkielkraut : L’homme cultivé, c’est celui qui sait admirer. Et pas s’admirer lui-même pour sa créativité à la con.

Alain Juppé : Je rappellerai cette vieille distinction : l’esprit critique et l’esprit de critique, ce n’est pas la même chose. On est en permanence dans l’esprit de dérision. Mais pardon, les grands médias n’y sont pas pour rien. Qu’est-ce qu’on peut entendre tous les matins ! Une dérision parfois bête et méchante principalement de la classe politique. Personne n’y échappe d’ailleurs…

Alain Finkielkraut : Les intellectuels commencent à y avoir droit aussi… Alors « Je suis Charlie », parce que j’aime l’humour, mais « Je ne suis pas les Guignols », parce que je hais le sarcasme et la dérision.

Alain Juppé : Je ne vois pas pourquoi la liberté de Charlie serait supérieure à celle de Canal+. Je soutiens que l’esprit critique permet précisément de combattre l’esprit de dérision systématique. Ne nous laissons pas bourrer le crâne par l’esprit de dérision. L’esprit critique, c’est prendre de la distance et faire fonctionner sa raison et son jugement. La clé de l’identité heureuse, c’est faire confiance. Sortir d’une société de défiance généralisée et gouvernée par la méfiance. Aujourd’hui, on se méfie des gouvernants, du voisin, de l’avenir… On se méfie de tout ! Mon objectif à moi, ce que j’entends par identité heureuse, c’est précisément de faire renaître la confiance. La confiance des Français entre eux, la confiance dans l’avenir, dans le progrès…

Alain Finkielkraut : Une certaine confiance dans le passé aussi. (à suivre)


(*) D’après/InLePoint- 2262-14012016-32/49-

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