ALAIN JUPPE / ALAIN FINKIELKRAUT : LE GRAND DEBAT (2) (*)

Alain Juppé et Alain Finkielkraut : deux hommes libres.
L’une des personnalités préférées des Français, « le meilleur d’entre nous », candidat à la primaire des Républicains, Alain Juppé, est le fils d’un exploitant agricole.
Fils d’immigrés juifs polonais, académicien depuis peu, Alain Finkielkraut est un philosophe, le plus lu actuellement, qui aime la politique.
Suite du débat.

Assimilation, intégration ?

Alain Finkielkraut : Je sais, Alain Juppé, que vous êtes défavorable au mot d’assimilation, car il tendrait à égaliser les gens en effaçant leurs différences. J’ai connu personnellement une assimilation moins disciplinaire et plus nutritive. J’ai assimilé à l’école, qui était encore républicaine, une partie de la culture française. Si je revendique le droit à la nostalgie, c’est précisément parce que cette forme d’assimilation n’existe plus. Nous sommes engagés dans la voie de la désassimilation des Français de souche comme des Français de fraîche date. Certes, tout n’était pas mieux avant, et l’existence s’est fort heureusement assouplie en de nombreux domaines. Mais, au risque de vieillir un peu plus mon image, j’affirme solennellement ici qu’André Malraux, c’était mieux que Fleur Pellerin : l’élitisme républicain, c’était mieux que le dogmatisme égalitaire ; l’école qui donnait la langue avant de donner la parole, c’était mieux que l’école qui fait l’inverse sous prétexte d’encourager la créativité ; les humanités, c’était mieux que le prêchi-prêcha écocitoyen des enseignements pratiques interdisciplinaire et l’agriculture paysanne, c’était mieux que la ferme des mille vaches.


Alain Juppé : Je pourrai moi aussi reprendre la rengaine « c’était mieux avant ». Mais je ne cultive pas la nostalgie. Je pense que tout n’était pas très rose avant. Je me projette dans l’avenir. Ensuite, sur l’intégration, on joue avec les mots. Je n’aime pas l’assimilation, dont la racine est similis, qui signifie que vous êtes le même que moi. Eh bien non, nous sommes différents ! J’ai une histoire et vous la vôtre, j’ai une religion et vous une autre… Cette volonté de mettre tout le monde dans le même moule est contraire à l’idée que je me fais de la société, qui est diverse et multiculturelle. Je préfère parler d’intégration. On intègre un bien commun, on ne reste pas à l’extérieur. On partage des valeurs, la liberté, l’égalité, la fraternité. Au tout premier rang, l’égalité entre les femmes et les hommes, qui est un élément non négociable du bien commun, du sentiment national. Ce n’est pas une « non-chose » ! C’est très concret : une terre, un patrimoine, une histoire, une littérature, une langue… Les Français et les nouveaux arrivants doivent partager cette culture. L’intégration n’est pas la dislocation, c’est le contraire.

La laïcité, l’école ?

Alain Juppé : Si je suis radicalement hostile au port du voile intégral sur le territoire de la République, en revanche, faisons preuve d’un peu de bon sens. En quoi ça me dérange, moi, qu’une jeune femme porte un voile, un foulard plus exactement, sur la tête quand elle va à l’université ? En quoi ça m’a choqué, moi, de voir ma mère aller à l’Eglise avec un foulard sur la tête ?

Alain Finkielkraut : Mais c’est l’Eglise, ce n’est pas l’université !

Alain Juppé : Non, non, dans la rue. De même ma grand-mère ne sortait pas « en cheveux ». Alors, arrêtons de déconner avec des trucs comme ça ! Ca ne sert à rien !
Autre exemple d’intégrisme laïque, celui que vient de donner l’association des maires de France : recommander d’interdire les crèches dans les mairies. Enfin, c’est absurde ! Au Canada, c’est allé encore plus loin : on a voulu y interdire le sapin de Noël parce que le sapin de Noël, c’est catholique. Je n’ai pas, dans mon apprentissage de la religion catholique, le souvenir que le sapin était un acte religieux, mais comme c‘est connoté… Enfin, ça suffit ! Il paraît qu’on ne peut plus même dire « Joyeux Noël ! ». Voilà ce que c’est, pour moi, l’intégrisme laïque : de la bêtise, tout simplement.

Alain Finkielkraut : La vocation de la laïcité n’est pas de persécuter les religions. Je ne vois aucun inconvénient à ce qu’il y ait des repas de substitution dans les écoles. Cependant, je crois que nous devons défendre la laïcité dans sa forme la plus exigeante. (à suivre)


(*) D’après/InLePoint- 2262-14012016-32/49-

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